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La Sorcellerie Capitaliste est un ouvrage co-écrit par Philippe Pignarre et Isabelle Stengers et publié aux éditions de La Découverte en avril 2005."C'est un anticapitalisme pragmatique que les auteurs souhaitent ici mettre en discussion, dans la suite du cri lancé à Seattle : Un autre monde est possible !"Nous ne proposons pas ici une lecture suivie, mais quelques impressions. |
Ce livre s’intéresse à ceux qui posent des problèmes. Qu’est-ce que « poser un problème » ? La réponse habituelle, qui vaut sur le terrain politique (singulier) comme dans l’acception épistémologique (générale), c’est qu’on est en possession d’un certain nombre d’énoncés théoriques qui cherchent une validation : on construit alors un problème dont on suppose que la résolution concerne le noyau de la théorie. On remarquera que cette conception suppose chez ceux qui posent un problème une maîtrise assez complète des prémisses, de la méthode, ainsi que du mécanisme de "la réalité" qui va répondre. Soit. Mais on peut aussi considérer que le problème n’est pas construit, que le problème, c’est quelque chose qui est là, comme obstacle, comme défiance du « réel » à nos constructions intellectuelles ou libidinales. On peut considérer que le problème est en attente de résolution, qu’il restera ce qu’il est jusqu’à ce que l’on trouve enfin une solution. L’exercice de notre sagacité serait appelé par le problème, lequel interpelle vraiment nos thèses. Validation, mise à l’épreuve, vérification : la vérité serait sanction ou consécration.
Et
puis cette épistémologie atone que l’on
peut retourner comme un gant devient de plus en plus insatisfaisante. En
politique aussi. Je crois même que Pignarre et Stengers
la trouvent définitivement lassante. |
Le jeu d’énoncés dilemmatiques est artificiel. On se rend vite compte que le discours de la vérification-falsifiabilité élude la controverse. On se rend compte que la vérité, bien loin d’être un « résultat », engage des pratiques. Et là, on commence tout à fait à vouloir poser problème, à ignorer le méta discours dilemmatique, à inventer des controverses possibles, à contrarier le probable. Et c’est généralement là que l’accusation d’irrationalisme, de relativisme, voire de mysticisme nous sera retournée. Je crois que c’est précisément à cet endroit polémique que se placent Pignarre et Stengers dans leur anti-capitalisme, non pas comme Coureurs d’aventure, mais comme Sondeurs.
"Dire que la politique est de l'ordre de la pensée est une tentative pour envisager la politique après la fin du classisme et dans un autre espace que celui de l'Etat. Mais, d'abord et surtout, c'est dire que la politique ne se donne pas dans l'espace d'un objet, que celui-ci soit l'Etat ou la révolution."
Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, p.13.
Pour Pignarre et Stengers, les gens pensent, les gens font de la politique quand ils arrivent à se placer en dehors du cadre épistémologique qui leur est proposé ou qui se pose à eux « naturellement ». La méfiance à l’égard du naturalisme, je crois que Pignarre la partage avec François Dagognet. Faire jouer un certain constructivisme contre l’autorité évidente de l’épistémologie popperienne, je crois que Stengers s’y emploie avec Bruno Latour. Si j’oriente ainsi ma lecture initiale de la Sorcellerie du côté de la philosophie des sciences alors qu’il n’y est apparemment question que de politique et de lutte contre le capitalisme, c’est qu’il y a beaucoup de parenté entre un objet scientifique et une chose politique. En fait, il y a surtout des façons très comparables de verrouiller le champ et d’exercer sur lui un certain conditionnement.
Prenons ce qu’il est convenu d’appeler l’altermondialisme. Il y a une façon « d’en être » qui nous conduit à l’aporie, à l’asthénie plutôt. C’est par exemple d’adopter la « posture » de la belle âme : ne jamais se compromettre. C’est par exemple d’adopter la « solution » du programme alternatif : avoir raison à la place des autres. Avoir raison et ne pas se compromettre, c’est le meilleur moyen de ne pas créer et surtout de ne pas poser problème à l’ennemi. C’est le meilleur moyen de devenir un élément substituable dans le kampfplatz que propose, presque « naturellement », le capitalisme. C’est le meilleur moyen, dirais-je, non pas de faire le jeu de « l’idéologie » capitaliste, mais d’entrer dans son programme épistémologique : sa manière de tracer un cadre d’énonciation, de définir des procédures de validation ou protocoles logiques de falsifiabilité, etc.
Pour autant, Pignarre et Stengers ne font pas d’épistémologie. C’est ce qui rend ce livre déroutant et incertain, mais non inutile. Dans la Sorcellerie capitaliste on ne vous prend pas par la main pour vous faire sortir de la caverne, afin d’assigner correctement les mots aux choses. Il n’y a pas de système de signes dont l’authenticité serait assurée par une posture « méta », par-delà le voile des apparences. Si nommer l’ennemi (le « capitalisme ») est important, crucial même, on ne va pas pour autant chercher à s’assurer de ce nom en dehors de l’espace où ça se passe. Car sinon comment "faire prise" ? Drôle de prévention (art du « faire attention ») pour des intellectuels…
On l’aura compris, ce livre ne vient pas répondre à la question « qu’est-ce que le capitalisme ? » On est tenté de répondre qu’il y a des livres pour ça, de très bons, auxquels Pignarre et Stengers ne prétendent pas faire concurrence. Ils n’empruntent pas cette sorte de modèle platonicien de la sortie de la caverne que l’on retrouve étrangement chez la plupart des révolutionnaires. Par contre, il y a beaucoup d’initiation et d’apprentissage sur leur chemin, de la révélation aussi. De sorte que - moi lecteur - je ne parviens pas à me défaire d’une imagerie socratique, sans doute aussi une simple superposition culturelle. En se présentant comme des jeteurs de sonde, Pignarre et Stengers s’efforcent de pratiquer une « seconde navigation » (voir le Phédon, 99d-102a) : une façon d’hériter de Marx, une façon de rejeter les illusions non en empruntant la critique de l’idéologie mais en endossant « la peau du lion » (voir le Cratyle, 411a). D’où la transe, l’inspiration, le jeu de rôle (« faire comme si »), l’étymologie sauvage et l’incantation (empowerment, reclaim).
Du côté des pratiques se dissipe la brume des paroles qui raisonnent (« il faut bien »). Au voisinage des pratiques, les pédagogues de la pureté de conviction ne tiennent plus lieu de vigie morale. Nous sommes embarqués. Nous avons des noms pour désigner les processus ou les histoires dont nous sommes parties prenantes parfois malgré nous, comme l’équipage des « associés » du bateau phénicien dans Astérix. Et puis il y a ces pratiques dont nous parlent Pignarre et Stengers, des bricoles de moussaillon, des découvertes et des expérimentations qui ne répondent pas à la science du navigateur en chef (y a-t-il d’ailleurs un pilote ?), qui contrarient les sextants, qui « arrêtent les horloges ».
Ce qui nuit aux pratiques anti-capitalistes que décrit la Sorcellerie capitaliste, c’est ce qui les rejoint « par en haut » et les rallie à un discours épistémologique, c’est-à-dire fondateur, méthodologique, causal, transcendant. Les missionnaires ne manquent pas, qui invitent à dépasser les conflits en prêchant une vision du monde. Or, les pratiques qui touchent au bon endroit, qui « font prise », selon l’expression de Pignarre, se moquent des grandes explications et des gros concepts : ce sont des enfants de la controverse. D’où la définition pragmatiste de la politique comme étant « les pratiques qui s’adressent aux situations qui divisent et font hésiter ». L’hypothèse alors, c’est que le capitalisme est justement dans son mode d’existence ce qui paralyse la politique. Sa sorcellerie consiste à produire des « alternatives infernales » dans les rets desquelles les débats s’épuisent et les efforts de positionnement pragmatique sont annihilés : reste alors une rationalité à laquelle on se heurte comme quelque chose d’apolitique, de neutre, de technique. L’effet majeur de cette sorcellerie, c’est que le discours du « il faut bien » qui s’opposerait à un discours « idéaliste » trouve facilement des relayeurs, des « petites mains » qui prétendent savoir et qui raisonnent ceux qui s’échauffent, dénoncent, protestent. La procédure de recrutement à laquelle font référence Pignarre et Stengers est analogue au chemin de « l’esprit scientifique » : il faut surmonter l’obstacle épistémologique qu’est l’opinion, la croyance aux sens et au sentiment.
Et ce n’est pas pour rien que l’on peut ici retrouver le pli épistémologique. Les dilemmes incontournables qui enserrent le champ des énoncés à valeur scientifique, à la différence des alternatives infernales, ne sont pas des fabrications du système capitaliste. Ils relèvent d’un ethos de l’homme occidental en tant que missionnaire de l’universel et de la raison. Ils détournent donc de l’effort de protection contre la sorcellerie, ils mettent en danger. L’immense difficulté à définir une politique de la science et à faire que des objets dits « scientifiques » deviennent politiques vient en partie de ce que notre rationalité occidentale s’est patiemment édifiée dans des partages stricts servant de garantie à la certitude. De là est née la validation de la « modernité » et le rejet de la « pensée sauvage » sous des vocables d’opprobre : irrationalisme, confusionnisme, superstition, relativisme (voir Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes).
Ces usages et recettes de certains altermondialistes relèvent de processus d’apprentissage, de devenirs minoritaires, au sens de Deleuze. On apprend beaucoup d’ailleurs à la lecture de ces pages audacieuses de la Sorcellerie capitaliste. Si l’on peut être particulièrement agacé de se retrouver parfois dans la description des « petites mains » (l’épreuve de vérité pragmatique ne tient-elle pas un peu lieu de tribunal ?), on est aussi séduit par le réinvestissement psychique et pratique de certains mots comme « usager » ou « commerce » et la découverte d’autres comme « empowerment » ou « reclaim ».
J’attirerai votre attention, pour finir, sur ce qui m’a paru être dans la Sorcellerie un étrange écho à Jean Rouch. Inversant l’ordre filmographique, Pignarre et Stengers retrouvent d’abord dans le « faire comme si » la subversion tranquille de Moi un noir et ce jeu de rôle très africain auquel Rouch avait converti, en 68, quelques étudiants autour de la Cinémathèque. Mais la Sorcellerie s’achemine ensuite progressivement vers des thèses qui sont celles des Maîtres fous, une œuvre d’une violence inouïe où Rouch filme, près d’Accra, la cérémonie de possession des « Haoukas », les esprits des objets coloniaux. Il se pourrait, dit en substance Jean Rouch à la fin de son commentaire off (je cite de mémoire), que subsiste encore en Afrique une certaine forme de pharmacologie psychique, des techniques que l’homme occidental s’est efforcé d’oublier et qui servent à désenvoûter du mal de la modernité. Il se pourrait…
Je pose à présent trois questions à Pignarre :
1) Philippe, comment définirais-tu la gauche ? Est-ce qu'on peut dire que la gauche a un lieu ?
2) Philippe, s'il y a quelque chose comme un investissement psychique dans la politique, comment caractériserais-tu notre époque en termes de pharmacologie sociale ?
3) Philippe, quels sont les mots qu'il nous faut habiter et imaginer ? Est-ce que le problème de la gauche aujourd'hui, cela n'est pas surtout d'avoir naturalisé certains mots ?