Qui a peur du vide ?

ACCUEIL

Ce sujet n'appelle pas un traitement épistémologique. Il invite à questionner une entreprise caractéristique de la philosophie idéaliste, celle de fonder. Il s'agit de montrer combien le prurit du fondement qui irrite tant de beaux esprits est le symptôme d'une angoisse existentielle et d'une négation de la perspective matérialiste.
L'expérience du vide est à ce titre un révélateur qu'ont utilisé quelques penseurs taquins et irrévérencieux. Petite expérience de philosophie pratique : " qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours Notre-Dame de Paris : il verra par raison évidente qu'il est impossible qu'il en tombe ; et pourtant ne se saurait garder ( s'il n'a accoutumé le métier des recouvreurs ) que la vue de cette hauteur extrême ne l'épouvante et ne le transisse " ( Montaigne, Essais, II, XII, Apologie ). Répétons : " le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer " ( Pascal, Pensées, 82 ). Derechef pour les malentendants : " la méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes, qu'il n'est plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre ; et comme si tout à coup j'étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris [ ita turbatus sum ] que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus " ( Descartes, Méditations métaphysiques, II ).
Dès lors, la voie est tracée : analyse du cogito cartésien comme repoussoir du vide et de la peur qui lui est attenante par une entreprise de fondation ; mais vertige lui aussi sans fin dans lequel est prise la volonté de fonder, obligée qu'elle est de remonter la chaîne sans fin des raisons ; angoisse qui procède de cette mise en demeure du procès de fondation et qui nous laisse face à face avec notre propre liberté ( cf. Heidegger et Sartre ) ; orientation vers une philosophie qui se passe de fondement et qui accueille le vide comme principe et horizon de création individuelle ou collective. Cette philosophie, qui retient la leçon de Lucrèce ( le vide et les atomes comme principes, la rencontre fortuite ou clinamen comme création de nouveauté ), est une philosophie qui se bat contre la peur, qui dissipe la terreur et les ténèbres, c'est une philosophie matérialiste. " On aura ainsi remarqué que cette philosophie est en tout et pour tout une philosophie du vide : non seulement la philosophie qui dit que le vide préexiste aux atomes qui tombent en lui, mais une philosophie qui fait le vide philosophique pour se donner l'existence : une philosophie qui au lieu de partir des fameux 'problèmes philosophiques' ( 'pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?' ), commence par évaluer tout problème philosophique, donc par refuser de se donner quelque 'objet' que ce soit ( 'la philosophie n'a pas d'objet' ), pour ne partir que de rien, et de cette variation infinitésimale et aléatoire du rien qu'est la déviation et la chute " ( Althusser, " Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre ", Ecrits philosophiques et politiques, I, p.547 ).

 

Retour au sommaire

Haut de page