Que vaut l'argent ?

ACCUEIL

On peut ici évacuer d'emblée deux inflations courantes du discours sur la monnaie : la perspective simplement historique de l'économie politique qui en fait de genèse de l'argent ne parle que de l'évolution des formes de support de la valeur-argent ; et la vision ultra symboliste de la psychanalyse qui en lieu et place des formes du désir développées dans l'échange se cantonne à une puérile analyse du caractère anal du capitalisme ( où l'épargne et la vente sont assimilées à la rétention et l'expulsion fécales ).
Construire philosophiquement une critique de l'argent présuppose une analyse des médiations qui constituent, à travers l'argent, un processus de la valeur. Il faut donc comprendre " comment et pourquoi le rapport de valeur acquiert dans l'argent une existence matérielle et séparée " ( Marx, Grundrisse, Le chapitre de l'argent, I, 12, p.74 ).

Le fait du désir est premier. C'est sur lui que se constitue la possibilité de l'échange. L'échange c'est, premièrement, l'interaction des sujets désirants qui évaluent les objets appréciés comme valeurs à l'aune de l'intensité de jouissance qu'ils procurent. Le procès de constitution de la valeur est donc référé à la dimension d'abord subjective du désir. Paraphrasant la philosophie transcendantale, on peut donc dire que, de même que la possibilité de l'expérience est, chez Kant, la possibilité des objets de l'expérience, de même " la possibilité du désir est la possibilité des objets du désir " ( Georg Simmel, La philosophie de l'argent, p.31 ). La valeur est ainsi une catégorie métaphysique qui se déploie au-delà de la traditionnelle opposition sujet-objet ; tandis que la jouissance se déploie en-deça. La valeur est le corrélat du désir, et le désir est écart. La question de la valeur de l'argent nous invite justement à creuser cet écart à travers le procès d'objectivation de la valeur.
L'argent est la médiation universelle qui transforme l'écart du désir en empire objectif auquel se confronte l'individu. " Comme on a dit du principe divin que, après avoir doté les éléments de l'univers de leurs énergies, il s'était retiré pour les remettre au jeu mutuel de ces énergies ; mais aussi que la puissance divine avait choisi d'autonomiser le processus de l'univers en tant que moyen approprié entre tous pour atteindre le plus complètement ses fins avec l'univers ; ainsi, en économie, revêtons-nous les choses d'un quantum de valeur comme s'il s'agissait là de leur qualité intrinsèque, pour les remettre ensuite au mouvement des échanges, à un mécanisme objectivement déterminé par ces quanta, à une interaction impersonnelle entre les valeurs, d'où elles reviennent, multipliées, source d'une jouissance plus intense, à leur but final qui était leur point de départ : le sentiment des sujets eux-mêmes. Ainsi se fonde et s'amorce la formation de la valeur, la direction dans laquelle s'accomplit l'économie, et qui par ses effets porte le sens de l'argent " ( idem, p.48 ). L'argent réalise matériellement le détachement de la prise en compte simplement subjective de l'axiologie du désir d'objet. Par l'effectuation économique de l'entre-deux de l'échange, un processus subjectif ( qui est celui de l'évaluation ) s'étend en relation objective, supra-individuelle. Il en va avec l'argent comme de toute forme de la vie humaine à vocation interpersonnelle : le droit, les moeurs, la religion, la langue.

La fonction médiatrice de l'argent s'abstrait de ses conditions matérielles ( les rapports de production et les rapports sociaux ) tant et si bien qu'au lieu d'être instrument de mesure ( quanta de la circulation des valeurs ), il devient l'organe d'une conversion des valeurs. " Dans la déroute des dignités et de la noblesse, l'argent est resté la seule chose ", constate Stendhal ( Lucien Leuwen ). L'argent et sa circulation tisse des liens sociaux plus forts, à plus grande instance de domination, que ne le faisaient dans les sociétés traditionnelles la parenté, l'amitié et l'honneur. Car l'argent convertit les valeurs existantes en moyens transitoires d'obtention de jouissance : la 'culture' elle-même ne devient-elle pas une plus-value ? L'argent est donc, stricto sensu, une effroyable tautologie du pouvoir ; il est le pouvoir démiurgique qui, à travers le signe, modifie la réalité. Le pouvoir est la matière même de l'argent. " L'argent est à l'origine le représentant de toutes les valeurs ; dans la pratique, la chose se retourne et tous les produits et travaux réels deviennent les représentants de l'argent " ( Marx, Grundrisse, p.84 ).
L'argent est l'expression de la relation d'échange parvenue à l'autonomie, " aussi n'y a-t-il guère de symbole extérieur traduisant mieux la misère générale de l'existence humaine que le manque d'argent perpétuel dont sont accablés la plupart des individus " ( Simmel, op. cit., p.110 ). Si la valeur de l'argent est celle de la passe, instrument de la réussite dans le jeu de ballon ou vecteur de l'orgasme dans la prostitution, alors se dessine la dimension scandaleuse de la pauvreté : la condition du pauvre est celle de la mauvaise passe, dans la périphérie, devenue abîme, du jeu de passe. Tenu à l'écart du jeu, l'impécunieux est dans l'impasse du sans-passe. La critique de la valeur de l'argent exhume donc les dimensions contradictoires constitutives du procès de valeur : on s'aperçoit que le cercle capitalistique de la valorisation génère, comme par une force centrifuge, la situation de crise permanente propre à devenir le socle des futures contestations du règne de l'argent. Lorsque l'impasse s'immisce au centre, à la croisée des chemins de passe, alors l'argent voit sa valeur s'inverser et donner le pas à une communauté de forces subjectives. Il paraît que cela s'appelle révolution...

 

Retour au sommaire

Haut de page