Qu'est-ce que prendre position ?

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La position est l'une des dix catégories aristotéliciennes ( cf. Catégories, 4 ). Elle n'est pas reprise dans la table des catégories de la Critique de la Raison Pure, mais Kant l'aurait sans doute rangée parmi celles de la modalité ou de la relation, car elle retourne à la fois de la détermination contingente de la substance et de l'insertion dans une relation matérielle ou logique. Il est clair que la position est une catégorie seconde par rapport à celles de substance, de qualité, quantité ou relation. Mais c'est justement son inessentialité, sa relativité qui nous intéresse : le fait qu'elle désigne non pas l'être, mais une posture de l'être, quelque chose de non immuable, transitoire et en même temps d'une grande importance ontologique.

Avoir une position c'est pouvoir être situé. L'on occupe une place, un point qu'à l'égard d'un autre point, c'est-à-dire en relation. Il faut au moins deux points dans le plan pour déterminer une situation. Mais si la situation est quelque chose de fixé du point de vue de son intégration dans un espace normé, la position, tout en relevant d'une inscription dans une relation ( comme la situation ), relève moins de ce qui est fait ou établi que d'une effectuation. Nous prenons position, nous adoptons une posture, nous nous plaçons ( on peut noter la forme pronominale à la fois active et passive ) : ces états - s'il est possible d'utiliser ce terme - sont relatifs à un faire. Être-en-position ( keisthai chez Aristote ), occuper une position ( thésis ) relève de l'être passif de la situation en un lieu, et de l'être actif d'une opération de détermination du lieu ou de la place où l'on vient se positionner. Prendre position c'est donc agir, non pas comme être isolé ou substance autonome, mais comme être-en-relation-avec d'autres êtres situés dans l'espace des relations. C'est donc intervenir dans la relation.
Que la prise de position soit une intervention, c'est-à-dire une opération, donc une praxis, cela signifie bien que ce qui est pris ne devient pas tout à fait un avoir, une possession. Avoir une attitude n'est pas la posséder à la manière d'une verrue sur le nez. Prendre position, c'est comme priser du tabac : faire entrer quelque chose sous mon rapport, par une activité de transformation. Ainsi, prendre position c'est intervenir dans la relation de telle sorte que ce qui est pris entre sous un rapport productif. Ce qui est très important ici, c'est que la prise de position ne se donne pas comme une action en général, mais comme une opération qui nécessite une perspective sur ce qui est pris ainsi qu'un engagement effectif. La prise de position ne peut être fictive, elle s'inscrit dans la trame de l'effectivité, Wirklichkeit. Hegel disait vouloir " reconnaître la raison comme la rose dans la croix du présent " ( Principes de la philosophie du Droit, Préface ), c'est-à-dire déterminer les rapports d'une situation effective dans le cadre d'une intervention, d'un engagement rationnel. Cet engagement est Wirken, production. La prise de position est poïétique, elle est dans le régime de l'effectivité, dans l'entrée en rapport avec un contenu concret que les déterminations de réflexion prennent littéralement en charge : " ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel " ( op. cit. ).

On comprend par là que le point de vue romantique, hugolien sur la prise de position ( par exemple, les sornettes sur 'l'engagement des intellectuels' qui alimentent les colonnes des hebdomadaires bourgeois ) est pauvre. Prendre position n'est pas simplement s'affilier à un courant de pensée, à une ligne ( voir la désinvolture superficielle avec laquelle le pusillanime héros de L'éducation sentimentale, Frédéric Moreau, alterne les prises de parti : tour à tour républicain et légitimiste, du côté de la révolution ou de la réaction ). Plus qu'adopter une ligne, c'est définir une polarité par laquelle un champ de démarcation entre plusieurs lignes est tracé. Plus qu'être dans le trait de la ligne, c'est tracer, du fait de son positionnement, le cadre où plusieurs lignes évoluent. C'est pourquoi, pas seulement du point de vue métaphysique, mais aussi du point de vue politique, prendre position est une intervention topologique qui invite à une ontologie des relations. Il est donc très intéressant de s'appliquer à penser cet engagement topologique, parce qu'il modifie considérablement les paramètres traditionnels du champ politique, fondés sur une ontologie substantialiste qui est celle de la catégorie de sujet - et c'est d'ailleurs le déni de ce support et de cette ontologie classique qui fait que, ni chez Nietzsche, ni chez Foucault il n'y a de politique : il n'y a que des relations topologiques par lesquelles passe le pouvoir. Il faudrait aller voir du côté de certains penseurs contemporains, principalement chez Badiou, Lazarus, Agamben ou Négri pour assister à la naissance, aujourd'hui, d'une politique conçue avec des paramètres topologiques et une ontologie de la relation. Mais cela relève déjà du domaine de la recherche, de ce qui se fait dans la fabrique conceptuelle du monde contemporain, avec des noeuds et des détours que nous aurions du mal à exposer ici. En chantier, donc...
Pour revenir à la question qu'est-ce que prendre position ?, il nous reste à énoncer les conditions qu'on pourrait dire propres au terrain de la position. Philosophiquement, on l'a compris, ce terrain est un dispositif, c'est-à-dire un ensemble de matériaux structurés qui sont l'occasion autant que l'instrument d'une production ( Machiavel, lorsqu'il parle du temps opportun pour inscrire une forme dans une matière décrit bien le double caractère, temporel et productif, de la prise de position ). Or, en philosophie on produit des concepts ; et un concept ne peut être neutre et atopique, puisqu'il fait fonctionner son dispositif en dessinant une perspective à partir d'un point, d'une focale. Un concept, ça n'est pas simplement descriptif : c'est une 'focalisation zéro' du réel, une perspective originale sur un champ défini qui, une fois énoncée, fait qu'on ne pense plus comme avant ( pour une proximité de pensée sur la définition du concept, voir Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? ). Cela veut dire que le terrain de la position est toujours déjà occupé. Cela veut dire en philosophie, par exemple, qu'il y a un dispositif qui est là, qui est encore au travail ou qui a travaillé, mais on n'enlève pas une position sans combattre les concepts qui ont été produits par une certaine configuration du dispositif, on ne prend pas position sans montrer qu'on ne peut pas ou ne peut plus penser avec cette configuration-là ; idem en politique : il y a un dispositif avec une certaine configuration, un parti par exemple, mais avec des choses qui 'ne peuvent plus durer', une ligne qui n'est plus opératoire pour la lutte ( voir Lénine ou Gramsci ).

Donc le terrain est occupé. C'est pourquoi l'on prend position contre quelqu'un qui tient cette position. En philosophie, en littérature on se fourvoie souvent sur l'invention intellectuelle : on croit qu'il y a de la place, qu'il y a des espaces vides à remplir comme les pages blanches qui sont le support de notre écriture, alors qu'en réalité l'espace est plein. En science cela paraît tellement évident qu'il est superflu d'y insister : les lois de Newton occupaient le terrain, remplissaient le champ entier de la physique des corps avant qu'Enstein n'intervienne et enlève une position extrêmement fortifiée et cadenassée. Pour Kafka, Beckett et bien d'autres l'espace aussi était plein, et il n'y avait personne pour dire : " tiens, ici c'est vide,- qu'à cela ne tienne ! Mettons-y un Proust ou un Beckett ! ". Si l'on prend position, le terrain devient un champ de bataille, un Kampfplatz ( voir les analyses que nous avons déjà faites à propos de la confrontation idéologique chez Engels et Lénine en traitant le sujet 'La preuve du pudding, c'est qu'on le mange' ). Althusser avait une belle phrase : " on n'occupe pas une position dans la philosophie comme le bon sauvage de Rousseau occupe, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, un coin de forêt vide. En philosophie, tout l'espace est toujours déjà occupé. On n'y occupe donc une position que contre l'adversaire qui occupe cette position " ( Philosophie et philosophie spontanée des savants, p.116 ). En d'autres termes, et pour finir, prendre position veut dire, au sens fort : adopter une posture de pensée stratégique qui permette d'affirmer de façon opératoire et productive sa situation dans un jeu de relations afin d'en révéler les enjeux.

 

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