Sujet concernant la relative pertinence d'une anthropologie de l'individu comme base de la réflexion politique.
Selon la relation inversement proportionnelle, plus la valeur de x augmente dans le rapport x/y ( plus il y a de politique dans la société ), plus celle de b diminue dans le rapport a/b correspondant ( moins il y a de raison individuelle ).
Le présupposé qui soutient ce schéma, c'est que l'individu et la société sont comparables. Deux motifs de comparaison sont possibles : au niveau simplement formel ou au niveau du contenu matériel. Le second présupposé permet alors de spécifier la comparaison : la " place " est en effet liée à la fonction de l'élément ( la raison, la politique ) dans l'espace qui lui est propre ( individu, société ).Une anthropologie qui caractérise en premier lieu l'individu comme un être de passions mu par le désir d'accroître sa puissance et par l'instinct de conservation dénie à la raison un rôle originaire. Voir par exemple Hobbes : les hommes sont naturellement contraires les uns aux autres parce qu'ils sont animés par des désirs et des passions antagonistes, d'où la guerre permanente, le conflit généralisé. Mais, du fait qu'on ne peut vivre, en tant qu'homme, qu'inséré dans le collectif, la politique vient résorber les potentialités de conflit. L'état fort supplée aux individus peu raisonnés et impose l'ordre et la paix.
Mais on n'est pas obligé d'avoir sur la société une perspective atomistique. Une société répartie en corps ( division sociale du travail ), tout en pluralisant les ontologies politiques, se soumet au même rapport de proportionnalité. Voir Platon et la correspondance entre la tripartition de l'âme et la cité. Il y a dans la cité trois grandes instances sociales : les producteurs, les gardiens et les philosophes rois ; le rapport à la raison varie selon ces classes. Ainsi, pour le philosophe naturellement accommodé avec l'esprit et la source des lois la politique n'est pas une puissance extérieure qui vient contraindre la conduite individuelle. Le cas des producteurs, chez qui la raison n'a presque aucune puissance, est tout à l'opposé. Les gardiens, mus par les passions nobles du courage et de la colère, ont besoin d'être " canalisés " par la rationalité politique et occupent une position médiane. Donc, la relation inversement proportionnelle prend chez Platon une tournure singulière, puisque la place du politique ( et la fonction de la politique ) évolue selon les instances du corps social.La nécessité de la politique vient de ce que l'homme est toujours compris dans un état social donné. Mais que l'homme soit toujours déjà socialisé, est-ce que cela présuppose l'analogie de l'espace social avec la totalité individuelle ? Les aspects fonctionnels de l'individualité s'exercent dans un espace de manoeuvre déterminé par la légalité naturelle, parce que l'individu est un être biologique ( homo phaenomenon ). La société ne se soumet pas au même constat : par son appartenance au champ culturel et historique, la société est toujours à faire. La politique est le tracé de ce faire tel que, discursivement, on puisse déterminer le contour, la forme-société en projet.
Formellement, on peut poser entre la société et l'individu un certain nombre de comparaisons basées essentiellement sur le contour plus ou moins organiciste de la réflexion politique. Mais, bien qu'il y ait sans aucun doute une rationalité de la politique et une politique de la raison ( toute la pensée naturaliste et contractualiste l'illustre ), les totalités auxquelles renvoient la politique d'un côté, la raison de l'autre sont matériellement différentes. Hegel montre que la fonction du politique c'est de produire en chacun des citoyens cette dialectique de l'expérience immédiate qui lui fait dire à la fois 'je' et 'nous' ; la politique est le moyen d'accession à la conscience universelle. La sphère de l'État ne vient pas produire une amélioration de la raison individuelle ( une augmentation du ratio ) : la politique la refoule au contraire au profit d'une raison universelle, celle qui anime l'Histoire. Il y a un abîme incommensurable entre la fonction du politique et celle de la raison.
D'où naît l'État ? Du conflit structurel qui caractérise la société en tant qu'apparaissent en son sein des inégalités liées à la production. L'État n'efface pas ce conflit, parce qu'il faudrait pour cela changer les conditions de production, or ces conditions de production sont toute l'origine de l'État, ce par quoi il existe. L'État n'est que l'appareil de pouvoir qui maintient le conflit hors de l'antagonisme violent : il subordonne le conflit sous l'ordre, et par là imprime une rationalité propre à servir la légitimité de son existence. En vertu de quoi l'État n'impose jamais n'importe quel ordre, mais celui qui reflète la force dominante dans le conflit. Il n'y a donc pas de rapport en termes de proportionnalité entre cette instance qu'est l'État et la raison individuelle. Celle-ci est liée à l'histoire individuelle avant tout déterminée par les positions sociales et économiques que l'individu occupe.On comprend alors deux choses : qu'il n'y a pas de proportion entre la politique et la raison individuelle, et que l'historicité constitutive de cette même raison invalide l'idée que l'aboutissement de la rationalité coïncide avec la disparition du politique. On ne peut pas vivre selon la pure et simple raison ; ce serait d'ailleurs antinomique à la définition même de l'individualité ( voir les critiques qu'adresse Calliclès à Socrate ). Nous pouvons penser, avec Spinoza, que la politique au sens large est la condition de développement de l'état intellectuel. Le politique est solidaire de l'éthique, il est l'horizon de l'humanité en tant que condition renouvelée sans cesse du passage à la raison. Il y a politique parce qu'il y a une ontologie qui sait compter un peu plus loin que jusqu'à un. Il y a extension de la puissance rationnelle dans la mesure où celle-ci n'est que l'expression du plus ou moins grand degré de liberté caractérisant le politique. La politique est la matrice qui permet de développer les segments individuels de liberté et de raison.