Cette métaphore constitue le sous-titre du Crépuscule des idoles : ou comment philosopher à coups de marteau. Nietzsche qui dans son oeuvre prône une Umwertung, une transvaluation ou inversion de toutes les valeurs, entre ici en guerre d'une façon qui lui est propre : par l'auscultation des 'idoles'. Que faut-il entendre par là ? " Quant aux idoles qu'il s'agit d'ausculter, répond Nietzsche, ce ne sont cette fois pas des idoles de l'époque, mais des idoles éternelles, que l'on frappe ici du marteau comme d'un diapason - il n'est pas d'idoles plus anciennes, plus sûres de leur fait, plus enflées de leur importance... Pas non plus de plus creuses... Cela ne les empêche pas d'être celles auxquelles on croit le plus. Aussi, surtout dans le cas de la plus distinguée d'entre elles, ne les appelle-t-on jamais des idoles... " ( Crépuscule des idoles, Avant-propos, p.60 ). Les idoles ne se présentent pas comme telles, c'est là le merveilleux effet de la croyance ou de la volonté de vérité. Il faut les sonder, et pour ce faire utiliser le marteau afin de laisser entendre ( à qui veut entendre, qui a des oreilles ) le son qu'elles rendent. Plutôt que de fracasser, le marteau nietzschéen ausculte, un peu à la façon du maillet du médecin ( procédé médical de percussion, inventé en Allemagne ). Il ne s'agit pas de voir - car au crépuscule bien malin qui peut voir -, mais d'écouter ce qui se passe à l'intérieur, dans la fausse profondeur des valeurs. Nietzsche s'adresse à l'ouïe, ce qui est assez peu commun chez les philosophes pour être souligné. Nietzsche est musicien. Or, la métaphore elle aussi est musique. L'usage philosophique de la métaphore n'est donc pas indifférent ; il est propre à un style. C'est ce qu'il s'agit de comprendre.
Une tentation est de faire de Nietzsche un poète-philosophe, et de marquer par là sa singularité dans les rangs des penseurs. Cette affiliation manque le sens du concept nietzschéen de style et ne lui rend pas hommage, quoi qu'on en dise. Si notre philosophe part en guerre contre le dogmatisme, il tire aussi de belles salves à l'encontre de la superstition du sens allégorique dont témoignent " ces hybrides, notamment, philosophes poétisants et artistes philosophants " ( Humain, trop humain, I, § 110 ). Spéciale dédicace aux heideggeriens... Il ne faut pas oublier que Nietzsche, avant de se présenter comme psychologue, revendique la profession de philologue. Il exige d'être lu avec patience, vigilance et modestie. Il écrit non pas un discours mais un texte, offert au souci philologique. Et beaucoup de tournures et surtout de saillies du texte sont là pour " tromper la vigilance, toujours médiocre, des philosophes " ( Par-delà bien et mal, § 19 ).
Qu'en est-il alors de cet outil, la métaphore nietzschéenne ? Elle fait sonner les choses tout en marquant l'insuffisance du langage et la fausse évidence de la clarté. Surtout pas de bergsonisme ici ! L'usage de la métaphore, le privilège qui lui est donné sur ce qu'on appelle le concept, participe de la critique du discours philosophique ( de sa déconstruction ), mais ouvre aussi les possibilités d'un rapport constitutif au sens. Car la métaphore est originelle ; c'est le concept qui se greffe sur un réseau métaphorique. Pour le philosophe matérialiste, le multiple est avant l'un, et la métaphore fait résonner d'emblée la multitude à qui sait entendre. Puisqu'elle se passe du schéma classique de la désignation ( où un signe réfère une chose par lui délimitée ), la métaphore suggère un régime de signification par détours où ce qui est dit n'est dit que par décalage. Nietzsche veut éviter par là l'égypticisme : " tout ce que les philosophes ont manié depuis des millénaires, ce n'étaient que des momies d'idées ; rien de réel n'est sorti vivant de leurs mains. Ils tuent, ces Messieurs les idolâtres des notions abstraites, ils empaillent lorsqu'ils adorent, ils mettent tout en péril de mort lorsqu'ils adorent " ( Crépuscule des idoles, La 'Raison' dans la philosophie, § 1 ). Face à cette momification si commune aux concepts philosophiques, le principal trait de la métaphore est d'offrir une pluralité d'interprétations. Elle fait le tour du propriétaire, comme dit Derrida... " La mort de l'interprétation, c'est de croire qu'il y a des signes, des signes qui existent premièrement, originellement, réellement, comme des marques cohérentes, pertinentes et systématiques. La vie de l'interprétation, au contraire, c'est de croire qu'il n'y a que des interprétations " ( Foucault, " Nietzsche, Freud, Marx ", Colloque de Royaumont, p.182 ).Le texte qui suit à présent est la transcription d'un cours donné par Patrick Wotling ( C.N.E.D. 1998 ), grand spécialiste du philosophe, auteur de nombreuses traductions et, entre autres, d'un ouvrage intitulé Nietzsche et le problème de la civilisation ( P.U.F. 1995 ). Il décline ici les principaux sens à donner à la métaphore nietzschéenne " philosopher à coups de marteau " ( image de la force, outil de destruction, instrument d'évaluation, image de la création ) :
Il est tentant de se précipiter sur une compréhension de l'image qui semble s'offrir ou s'imposer spontanément : le marteau serait une image de la force, ou même de la violence - il prolongerait donc l'image de la hache ou de la cognée du bûcheron qu'utilisait déjà le § 37 de Humain, trop humain I, à propos de la thèse défendue par Paul Rée ( l'homme moral n'est pas plus proche du monde intelligible que l'homme physique ) : " cette proposition, durcie et aiguisée sous les coups de marteau de la connaissance historique, pourra peut-être un jour, dans un avenir indéterminé, être la hache que l'on portera à la racine même du 'besoin métaphysique' ". Le marteau serait donc un outil de destruction, ce qui semble s'accorder avec une opinion courante relative à Nietzsche, à savoir la virulence dont il fait preuve et dans son expression, et dans son projet : dans son projet, parce qu'il est ( trop ) communément admis que son objectif serait la destruction pure et simple du christianisme et de la morale - vision d'un Nietzsche essentiellement critique et destructeur.
Apportons une première nuance : les commentateurs les plus précis ajoutent qu'en réalité, l'objet sur lequel va s'abattre le marteau sont les tables de valeurs anciennes, ce à quoi l'on a cru jusqu'à présent, c'est-à-dire encore les 'idoles'. Il s'agit donc d'un marteau à usage axiologique. Mais on voit que cette précision modifie considérablement la portée de l'image puisqu'alors apparaît une référence directe à un prédécesseur de Nietzsche en matière de destruction des idoles : Moïse, qui détruit le veau d'or - d'où la nécessité de s'interroger sur le rapport entre la logique religieuse et la logique de la pensée nietzschéenne ( la pensée de l'éternel retour nous y conviera ).
Mais en outre, un examen plus approfondi fait apparaître la surdétermination de la métaphore. Car le marteau désigne également une pièce intégrée à un dispositif plus vaste, qui n'est pas destiné à détruire, notamment un instrument de musique : les marteaux de feutre du piano frappent les cordes pour les faire résonner. Dans le même sens, un autre personnage se sert d'un marteau : le médecin, qui lui aussi utilise son diapason pour faire émettre un son au corps qui a été frappé. La référence au médecin est particulièrement intéressante, en cela que Nietzsche pense justement le philosophe comme 'médecin de la civilisation', et que d'autre part, le son rendu par le diapason du médecin est un son signifiant : c'est un symptôme indiquant l'état de santé ou de maladie du corps qui a été frappé ( son gras, caverneux, sec, etc... ), et fonde le diagnostic. En d'autres termes, le marteau est un instrument d'évaluation, un instrument axiologique : en frappant les idoles de son marteau, le philosophe se donne les moyens de constater leur 'état de santé', c'est-à-dire leur valeur : entreprise qui précède nécessairement celle à laquelle on serait tenté de penser en premier lieu, c'est-à-dire la destruction. Or, les idoles s'avéreront malades, et rendront des sons inquiétants.
Ce n'est pas tout : la métaphore du marteau renvoie encore à l'image du sculpteur, celui qui utilise ciseau et burin pour imposer une forme nouvelle à une matière : c'est donc une image de la création, et nous voilà aux antipodes du sens qui avait été dégagé en premier lieu : l'intérêt de la métaphore tient justement à ce qu'elle permet de dépasser d'apparentes oppositions ou contradictions que le langage ordinaire ne peut dire, et dont il ne peut surtout montrer la profonde solidarité. Ici, la solidarité de la destruction et de la création, explicitement thématisée dans La généalogie de la morale, II, § 24. Le philosophe au marteau sera ainsi celui qui doit donner forme à des valeurs nouvelles - c'est en cela que Nietzsche parle d'un 'divin marteau' dans le § 62 de Par-delà bien et mal. On le voit, parvenir à lire correctement la métaphorique nietzschéenne du marteau, à en penser synthétiquement les connotations, c'est presque déjà se donner les moyens de saisir toutes les orientations du questionnement nietzschéen lui-même.