Trois thèses d'Althusser sur Machiavel
Première thèse :
Machiavel forge une science historique basée sur " la comparaison des événements anciens et modernes " ( Discorsi, avant-propos, p378 ). La comparaison est rendue possible parce que le cours des choses de la nature et des choses humaines est immuable : " le ciel, le soleil, les éléments et les hommes (ne changent pas) d'ordre, de mouvement et de puissance, et (ne sont pas) différents de ce qu'ils étaient autrefois " ( ibid. ). Et, " quiconque compare le présent et le passé, voit que toutes les cités, tous les peuples ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions.( ... ) Et par là on voit revenir en tous temps les mêmes maux et les mêmes révolutions " ( Discorsi, I, chap.39, p467 ).
Le monde ne change pas : c'est ce qu'Althusser appelle la première thèse de Machiavel sur l'histoire universelle. Dans l'avant-propos du livre II des Discorsi, le florentin écrit : " en réfléchissant sur la marche des choses humaines, j'estime que le monde demeure dans le même état où il a été de tout temps ; qu'il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal ; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées " ( pp510-511 ).
Le problème, c'est que cette thèse paraît contraire à tout mouvement révolutionnaire ; elle semble prêter le flanc à la critique de Marx dans sa 11° thèse sur Feuerbach. Mais cette première thèse, de par sa généralité abstraite ou vide, est un sol idéal pour établir les comparaisons concrètes de " cas ". C'est le postulat du même qui autorise Machiavel à interpréter le présent par le passé : postulat de la similitude de l'événement ou de la conjoncture à partir duquel on peut dégager des constantes.Deuxième thèse :
" Mais comme toutes les choses de la terre sont dans un mouvement perpétuel et ne peuvent demeurer fixes, cette instabilité les porte à monter ou à descendre. La nécessité dirige souvent vers un but où la raison était loin de conduire ; vous aviez organisé une république pour la rendre propre à se maintenir sans agrandissement, et la nécessité la force à s'agrandir malgré le but de son institution " ( Discorsi, I, 7, p398 ).
Cette thèse est contradictoire à la première : tout est en mouvement instable. L'événement est donc imprévisible : c'est le règne de la Fortune. La loi de la Fortune c'est le changement. Cette thèse offre deux possibilités : 1) la possibilité des variations comparées et 2) la possibilité de la révolution. C'est une thèse " aléatoire " qui succède à la thèse " matérialiste ".Troisième thèse :
La contradiction est résolue par une théorie cyclique de l'histoire exposée dans les Discorsi, I, 2 : " tel est le cercle que sont destinés à parcourir tous les Etats. (...) ce même cercle de révolutions " ( p386 ).
La théorie du cycle, où tout gouvernement de bon devient mauvais ou inversement, est contraire à la théorie philosophique classique de la typologie invariable. Au début du cycle est le hasard : " le hasard a donné naissance à toutes les espèces de gouvernements parmi les hommes " ( idem, p384 ). Althusser l'interprète comme le refus de toute ontologie anthropologique de la société et de la politique.
L'originalité de Machiavel est de déclarer que tous les gouvernements sont mauvais : " Je dis donc que toutes les espèces de gouvernements sont défectueuses. Ceux que nous avons qualifiés de bons durent trop peu. La nature des autres est d'être mauvais " ( idem, pp386-387 ). Ici Machiavel se détache de Polybe. Le critère d'un bon gouvernement ( Sparte contre Athènes, Lycurge contre Solon ) c'est sa durée.
" On découvre d'abord que Machiavel ne s'intéresse pas aux gouvernements en tant que gouvernements purs et simples, donc à de simples formes donnant lieu à un traitement typologique, mais aux gouvernements en tant que gouvernements d'Etats, qu'il s'intéresse donc aux formes de gouvernement dans la mesure et dans la seule mesure où elles résolvent un problème qui a rapport à l'Etat, c'est-à-dire à une autre réalité que les simples gouvernements. Et on découvre alors que le problème fondamental de l'Etat, qui hante Machiavel dans le remaniement de la typologie classique, est celui de la durée de l'Etat : Machiavel s'intéresse à une seule forme de gouvernement, celle qui permet à un Etat de durer " ( Althusser, 'Machiavel et nous', pp85-86 ).
Machiavel ne pose donc sa thèse du cycle que pour s'en échapper aussitôt, ou plutôt pour définir le type de gouvernement qui sortira du cercle ... qui durera. Ce type de gouvernement n'étant plus une forme simple - puisque les formes simples sont condamnées à tourner indéfiniment dans le cycle des révolutions - mais une forme complexe, " combinée ".
Ainsi, nous avons la forme suivante : négation de la thèse 1 par la thèse 2, réconciliation par la thèse 3, et négation de la thèse 3 par la position épistémologique d'un nouveau modèle, un modèle combinatoire.
" Machiavel ne se contente plus de se donner les conditions théoriques de la possibilité de penser son discours sur l'histoire et la politique, l'objectivité, la 'dialectique' aléatoire, les formes dans le devenir ; il va au devant de ce qu'il veut dire : son 'objet' est en fait un objectif déterminé " ( Althusser, p88 ). Machiavel s'est donc donné les conditions positives qui vont lui permettre - en les faisant jouer entre elles, mais aussi en s'en décalant par la distance nécessaire de l'objectif déterminé - d'ouvrir sa " nouvelle voie " qui est la théorie de l'invariant aléatoire. D'où l'importance capitale de la thématisation de la virtù : " la virtù est par excellence chez Machiavel, la qualité propre aux conditions subjectives de la constitution d'un Etat qui dure " ( idem, p91 ).
Chapitre I : combien de sortes de monarchies il y a, et comment elles s'acquièrent.
Apparemment il s'agit de l'annonce du plan, sous la forme d'une typologie des principautés, la branche de la république n'étant pas détaillée. La république est exclue du titre même du chapitre, et le chapitre suivant renvoie son traitement aux Discorsi.
Le titre pose deux questions : combien ?
comment ?
Ces deux questions sont liées significativement par " et ". la question " comment ? " étant englobée, selon l'ordre logique, dans la question " combien ? ". Pourtant, la question première c'est " comment ? ", " quibus modis " = par quels moyens ?
La typologie ( le premier espace d'intelligibilité ) est donc dominée et orientée par la question de l'acquisition.
C'est très significatif pour une oeuvre politique : le premier chapitre ne débute pas par la fameuse question du commencement ; la question centrale, c'est celle de l'acquisition. Pourquoi ? Peut être parce que la conquête ou plutôt le trinôme prendre-accroître-conserver définit le pouvoir politique, et que la question du fondement dépend de cette trilogie dynamique dont la pointe la plus saillante serait justement la conquête : prendre, c'est la pointe armée.Structure du texte :
Le préambule dessine l'exclusion épistémologique de la république. Le mouvement qui en procède est le suivant :
I. Les monarchies sont divisées en deux ordres : 1) les héréditaires ( acquises par hérédité car l'hérédité constitue à sa manière une conquête, un mode de la prise de pouvoir ) ; 2) les nouvelles.
II. Les monarchies nouvelles sont divisées en deux ordres : 1) les entièrement nouvelles ; 2) celles qui sont conquises et adjointes à un Etat déjà existant.
III. Les nouvellement acquises le sont par deux moyens distincts : 1) par les armes d'autrui ; 2) par ses armes propres.
IV. Les nouvellement acquises par ses armes propres peuvent l'être : 1) par fortune, ou 2) par talent ( virtù ).Ce n'est pas une simple typologie, car à travers la structure dilemmatique ( 'ou...ou' : tournure classique des textes ou comptes-rendus juridiques de l'époque ) ce qui s'ouvre très nettement, c'est un chemin, une voie privilégiée autant qu'étroite. Cette voie définit un objectif politique précis et dont il faudra énoncer les conditions de possibilité : arriver à la principauté par ses armes propres et par virtù plutôt que fortune.
Cet objectif est actuel ; il est propre à une conjoncture donnée et ne s'énonce pas sub specie aeternitatis. Les exemples , cas ou types cités sont ceux de l'Italie, ils expriment la situation italienne. Ce qui caractérise donc le groupe des exclus dans la structure d'exposition du chapitre, c'est qu'ils sont anciens, désuets ou n'ont pas d'actualité. Gramsci pense qu'ici Machiavel ne peut mettre en place son problème politique qu'à la condition de faire table rase des formes féodales existantes : car elles sont incompatibles avec l'objectif de l'unité italienne ( cf.l'exhortation finale : la constitution d'un Etat italien, d'un Etat national ).Mais alors pourquoi l'exclusion de la république ?
Parce que les républiques du temps de Machiavel sont des formes urbaines de la féodalité : limitées à la zone franche des villes, reposant sur le commerce mais incapables de s'étendre, incapables de la conversion politique qui les rendrait propre à; unifier l'Italie en Etat national. Les républiques ne peuvent constituer la base de l'unification italienne mais elles font cependant partie de la conjoncture italienne, c'est pourquoi il faudra les conquérir ( cf.chapitre V ).
Il y a quatre types d'armes pour prendre le pouvoir :
1) force auxiliaire ( le jeu dangereux des alliances) ou mercenaire.
2) l'armée du Prince ( qui partage les mêmes espoirs et les mêmes craintes ).
3) fortune.
4) virtù.Les deux dernières sont les conditions d'exercice des deux premières. Sans la présence des armes il n'y a jamais de réalité du pouvoir, " car tous les arts que l'on ordonne en une cité pour le bien commun des hommes, toutes les institutions ( ordini ) qu'on y fonde pour y faire régner la crainte de Dieu et des lois, ne serviraient de rien si l'on ne créait aussi des armes pour les défendre, lesquelles, si elles sont bien réglées, puissent sauvegarder ces institutions, même plus ou moins déréglées. Et sans l'appui de ces armes, la meilleure police s'écroule bien vite, ni plus ni moins que feraient les logements d'un superbe et royal palais, tout orné fût-il de gemmes et d'or, s'il n'était pas couvert de quelque chose qui le défendît de la pluie " ( L'art de la guerre, préface à Strozzi, p723 ; ce qui est amusant, c'est que Machiavel n'use pas de l'image classique des fondations mais de celle du toit... ).
Chapitre II : des monarchies héréditaires.
Raison de l'exclusion des républiques ( cf. Chap. I ).
La monarchie héréditaire est exclue : elle ne pose de difficultés ni pour gouverner, ni pour conserver le pouvoir.
Il n'est pas question de virtù mais d'une " habileté ordinaire " = ordinaria industria.
Machiavel veut penser les conditions d'instalation d'une principauté nouvelle. Comment inventer une principauté nouvelle durable ?
Chapitre III : des monarchies mixtes.
Machiavel ne veut pas non plus prendre en considération les principautés annexées, " membres " d'autres Etats. La question est : à quelles conditions est-il possible de gouverner les nouvelles provinces ?
Une distinction capitale apparaît : " Je dis donc que ces Etats qui lors de la conquête s'ajoutent à un Etat ancien du conquérant, ou sont de la même nation et de la même langue, ou ne le sont pas ". si ils le sont tout est facile. Il suffit de : 1) " avoir éteint la lignée du prince qui y régnait " ; et 2) qu'il n'y ait pas de différence de coutumes. Donc il ne faut pas innover.
Pour l'autre hypothèse, les difficultés commencent : il est difficile de s'enraciner hors de sa nation. Les exemples sont ceux de l'Antiquité, où les deux solutions sont : séjourner dans le pays conquis, ou bien y envoyer des colons.
Le seul exemple contemporain est celui de Louis XII, mais c'est un contre-exemple purement critique ( les 5 fautes de Louis XII ).
" Pourquoi cette seconde hypothèse d'une annexion apparemment hors de la nation ? Sans doute parce que le corps de la nation n'est pas fixé d'avance, qu'il est en partie aléatoire, l'enjeu d'une lutte dont les frontières ne sont pas arrêtées, et qu'il faut à la limite envisager l'annexion de provinces d'une autre langue et d'autres coutumes pour lui donner son corps " ( Althusser, p124 ).La notion de " matière " désigne les hommes en tant que masse, saisis sous le concept de rapport de puissance.
Les hommes craignent ou sont à craindre. Il faut se saisir de la peur des masses pour s'imposer.
Plusieurs maximes et principes subjectifs de gouvernement sont évoqués : se faire craindre et aimer des hommes, détruire, ne jamais se laisser se développer une autre force ou puissance que la sienne.
Le domaine politique est strictement défini par la confrontation des puissances. Tous les impératifs politiques sont issus de la puissance. Tu peux donc tu dois : cet impératif catégorique a comme matière une certaine conception de la nature humaine qui se définit par le " désir d'acquérir ". La relation conflictuelle est primordiale. Le prince affronte : 1) des hommes qui ne sont que dans le conflit, 2) des hommes qui sont attirés par l'indépendance.Chapitre IV : pourquoi le royaume de Darius, qu'Alexandre avait conquis, ne se révolta pas, après la mort d'Alexandre, contre ses successeurs.
Exclusion des monarchies centralisées de type asiatique.
Chapitre V : comment il faut gouverner les cités ou monarchies qui, avant qu'elles fussent conquises, vivaient sous leurs lois.
Cf.Chapitre I pour la considération des républiques.
Référence à la conjuration de Boscoli.Le titre ne mentionne pas le terme de république ; cela n'est fait qu'à la fin du texte. La république est caractérisée par l'excès passionnel : " maggiore vita, maggiore odio ", par l'amour des institutions ( ordini ), par la faculté de prendre les armes ( pigliare le armi ) à la première occasion favorable. La liberté est son refrain. Machiavel décrit en fait l'Etat dont l'Italie a besoin.
Structure du texte :
I.) Énoncé des trois solutions de stabilisation des possessions :
1) destruction.
2) occupation.
3) création d'un " stato di pochi " ou régime oligarchique.
II.) Caractéristiques du " stato di pochi " :
1) s'applique aux cités qui vivent selon leurs lois.
2) composé des citoyens de ces cités.
3) lesquels sont attachés au prince à qui ils doivent leur situation et dont ils ont tout intérêt à conserver la protection.
III.) Le propre du pays libre :
1) les exemples : Sparte et Rome :
a) avec Sparte, on voit que le régime oligarchique échoue.
b) avec les Romains aussi.
c) la destruction est donc requise.
2) maxime : la destruction est le seul moyen de conserver un pays libre. Contre-exemple : Pise qui se détache de Florence.
3) portrait des pays non libres, monarchies traditionnelles avec en négatif le portrait des républiques.
4) caractère des républiques.
Conclusion : il faut détruire les républiques ou les occuper, le gouvernement oligarchique n'est pas une voie sûre de conservation.Ainsi, Machiavel traite par allusions des républiques, alors qu'il s'en était dispensé dans le préambule du chapitre II : " je me dispenserai de traiter des républiques, car j'en ai ailleurs traité longuement " ; il renvoyait aux Discorsi. Ce qui est singulier c'est que les républiques ne sont pas traitées pour elles-mêmes, mais sous le point de vue particulier de leur conquête, de leur asservissement par le prince nouveau. Le jugement de Machiavel est très net : " il n'y a pas de moyen sûr de les posséder, hormis la destruction ".
" Toujours elle a pour refuge le nom de la liberté et ses anciennes institutions " = Machiavel avait été soupçonné de participer à la conjuration humaniste et républicaine de Boscoli ; il est arrêté et torturé le 12 février 1513 ( cf.le poème à Julien de Médicis : " je riposterai que moi non plus je ne suis pas gras et qu'ils le savent, et qu'ils m'enlèvent pourtant de jolis morceaux ", Pléiade, p105 ). Il s'agissait d'une conjuration anti- médicéenne. Les Médicis étaient en effet revenus au pouvoir avec l'aide des Espagnols en 1512.Pour un petit récapitulatif de l'histoire mouvementée de Florence, voir le Discours sur les choses de Florence après la mort de Laurent de Médicis Le jeune, écrit en 1520.
Laurent II de Médicis à qui le Prince était dédicacé meurt le 9 mai 1519. Les Médicis sont quelque peu en danger mais ne perdront définitivement le pouvoir qu'en 1527.
Machiavel prône dans ce texte un retour aux institutions républicaines ( souvenir de la période de Sodérini, 1498-1512 ).
Florence avait connu un régime oligarchique sous l'égide de Maso degli Albizzi qui tomba en 1434 avec le retour de Cosme de Médicis. Le régime oligarchique a beaucoup de défauts, avec entre autres la fraude dans les scrutins, la corruption, l'influence démesurée des Grands qui n'est pas contrecarrée par les institutions ( absence de magistrature équilibrant les " humeurs " adverses ), aucun rôle du peuple dans les institutions : manque d'unité.
De 1434 à 1494 : régime monarchique de Cosme de Médicis et de Laurent le Magnifique, ponctué de désordres fréquents. Ce régime tombe avec le passage en Italie de Charles VIII : " Le rapide soleil avait déjà parcouru quatorze cent quatre-vingt-quatorze fois les voûtes de notre monde, depuis le temps où Jésus était venu visiter nos cités et éteindre de son sang les flammes de l'enfer ; lorsque, en proie à la discorde, l'Italie ouvrit la porte aux Français et se laissa fouler aux pieds par les races barbares " ( Première Décennale, Pléiade, p36 ).
Le gonfaloniérat à vie de Sodérini ( 1498-1512 ) est lui aussi peu stable ( petit roman léger sur cette période qui est aussi celle du Duc de Valentinois : Plus ça change, de Somerset Maugham ).
" La raison pour laquelle tous ces gouvernements ont été défectueux est que les réformes successives ont été faites non pas pour la satisfaction du bien commun, mais pour le renforcement et la sécurité d'un parti " ( Discours, p219 in éd. C. Bec, Garnier ).
En 1520, Machiavel considère que les dispositions ont changé, qu'on ne peut revenir au temps de Cosme : " considérant la différence des époques et des hommes, il ne peut y avoir de plus grande erreur que de croire qu'en une matière si différente on puisse imprimer une forme identique " ( idem, p221 ). On retrouve le ton de l'exhortation finale du Prince.
Tout en étant plus développée, la pensée est en accord avec le Prince, chapitre I : " On ne peut fonder de régime qui soit stable, s'il n'est une véritable monarchie ou une véritable république, car tous les régimes qui se situent entre ces deux-là sont défectueux. La raison en est très évidente : car la monarchie n'a qu'une issue à sa fin, qui est de descendre à l'état de république, et de même la république n'a qu'une issue à sa fin, qui est de s'élever à l'état de monarchie. Les régimes intermédiaires ont deux issues, car ils peuvent s'élever à l'état de monarchie ou descendre à celui de république : d'où naît leur instabilité " ( idem, p225 ).
" Je crois que le plus grand honneur que peuvent obtenir les hommes est celui que leur patrie leur confère de son plein gré : je crois que le plus grand bien que l'on puisse faire, et le plus agréable à Dieu, est celui que l'on fait à sa patrie " ( idem, p239 ).
Chapitre VI : des monarchies nouvelles qu'on acquiert par ses propres armes et par ses talents.
Sans l'occasion on ne peut développer son talent propre. Le rôle de la persuasion est quant à lui essentiel à la fondation légitime du pouvoir. La persuasion est un des modi du bon fonctionnement des ordini. La force en est un autre, plus nécessaire assurément car sans la force la persuasion perd peu à peu de son efficace : on doit " faire croire " par la force. Le rôle des armes est donc prépondérant.
Trois concepts centraux : virtù, fortuna, occasion.
Mais l'occasion est un concept intermédiaire, charnière : il définit la rencontre entre virtù et fortuna. Cf. Capitolo de l'Occasion ( Pléiade, p81 ) : l'occasion est fuyante ( " toujours je tiens un pied sur une roue " ), elle se laisse difficilement reconnaître ( " je ramène devant moi tous mes cheveux flottants, et je dérobe sous eux ma gorge et mon visage pour qu'ils ne me reconnaissent pas quand je me présente " ), elle se saisit au vol et ne se rattrape pas ( on ne peut la saisir par les cheveux une fois qu'elle est passée ), c'est pourquoi son corollaire est le regret ou le repentir ( " celui qui ne sait m'attraper, ne garde que regret ").
L'occasion désigne donc une matérialité aléatoire, contingente, qu'il faut informer, marquer de son empreinte au bon moment. Ainsi, pour Machiavel il y a des données ( les hommes sont envieux ) et il y a des nécessités ( économiques, historiques ) ; mais la notion d'occasion fait du matérialisme de Machiavel un matérialisme aléatoire.
Il faut réaliser l'excellence dans ce monde. Comment faire ? Chez Aristote, la vertu consiste à agir et à pâtir " quand il faut, dans les cas où et à l'égard de qui il faut, en vue de la fin qu'il faut et de la manière qu'il faut " ( Éthique à Nicomaque, II, 5, 1106b 21-23 ). Chez les Grecs, le kaïros, l'occasion favorable, le temps opportun désigne la coïncidence de l'action humaine et du temps, coïncidence qui qualifie doublement : l'action comme bonne, le temps comme propice. L'action doit compter avec l'imprévisibilité du monde sublunaire qui est le monde de la contingence et/ou de la liberté. " Le kaïros, c'est le moment où le cours du temps, insuffisamment dirigé, semble comme hésiter et vaciller, pour le bien comme pour le mal de l'homme " ( Aubenque, La prudence chez Aristote, p104 ).
La virtù c'est le sens de l'efficace. C'est un concept qui désigne une certaine puissance ( cf. la puissance de l'archer ). La virtù instrumentalise la vertu morale, qui ne lui est pas synonyme ( hormis chapitre XI, dernière phrase ). " Animée ou inanimée, toute force agissante est douée de virtù " ( Y. Lévy, note 2, p198 ).
L'individu révèle sa puissance ( génie ) par l'occasion qui appelle cette puissance. Cette notion de virtù ressemble à la vertu d'Aristote : la vertu d'une chose est le point d'excellence auquel la chose porte sa puissance. Chez Machiavel la virtù désigne les puissances d'un individu qui, éveillées par la pratique, permettent d'être parfaitement adéquat à la pratique.
La mise en forme de la matière est un effet de la virtù dans sa coïncidence à l'occasion ; ce processus est favorisé ou non par la fortune. L'intrusion de l'occasion permet de délier un peu le couple conceptuel virtù-fortuna. La virtù peut avoir un efficace en dépit de la fortuna ; la fortuna peut régner arbitrairement pendant longtemps sans qu'une virtù vienne s'interposer dans le flux historique et le réorienter à la faveur de l'occasion.
Ce jeu conceptuel nous permet de poser deux principes fondamentaux :
1) Il n'y a pas d'essence rationnelle de l'histoire ; vouloir assigner à l'histoire humaine une source, une origine, une fin est à coup sûr une erreur = l'histoire comme rencontre de virtù-fortuna-occasion n'est pas une histoire de l'essence de l'histoire.
2) Le mouvement de l'histoire est complexe parce que des facteurs hétérogènes s'y rencontrent, ce sont les conditions matérielles que Machiavel pense comme la conjoncture et la virtù. Ceci lui permet de produire une sorte de matérialisme aléatoire de l'histoire.
La notion de fortuna associe deux déterminations : 1) les mêmes désirs et les mêmes passions mènent toujours les hommes ( cf. Discorsi, avant-propos ) ; 2) mais les choses ne sauraient demeurer fixes ( cf. chapitre XXV ) parce que les hommes sont libres. La notion de fortuna désigne les variations imprévisibles que les conjonctures déterminent.
La virtù est un concept " programmatique " qui enveloppe les qualités ( talent, mérite, génie, valeur, courage ) propres aux conditions subjectives qui entrent dans la constitution d'un Etat. La virtù relève d'un apprentissage, elle détermine la fonction du Prince à venir, le nuovo principe.
Machiavel détermine donc l'histoire comme l'aventure entre la fortuna et la virtù, dont plusieurs dénouements sont possibles : correspondance et histoire réussie ; correspondance différée lorsqu'un individu possède une fortune insensée qu'il peut soit ressaisir par sa propre virtù, soit laisser filer ; non-correspondance.Comme l'indique le titre, " De principatibus novis ", Machiavel traite des principautés ou monarchies nouvelles qui ont pour caractéristique d'offrir une matière non encore informée. Elles n'ont donc pas l'inertie propre aux institutions anciennement établies : elles sont toutes entières le produit de la virtù. Et comme l'indique encore le titre, la virtù est armée ( " qui armis propiis et virtute acquiruntur " ). Malheur aux prophètes désarmés ( comme Jérôme Savonarole ).
On ne parle plus ici du pouvoir constitué mais du principe constituant du pouvoir : la principauté nouvelle, produit de la virtù armée, comme principe constituant, est une cassure dans l'histoire, une réorientation du sens de l'histoire. Il y a dans l'histoire un jeu de la force constituante ( virtù du prince nouveau ) et de la force constituée ( fortuna ). Le point de vue du prince nouveau est identique chez Machiavel au point de vue du sujet scientifique, qui prononce, à l'aide de l'expérience du passé, des jugements a posteriori. L'analyse est identique à la production. Le prince nouveau est une puissance productive qui se traduit par la capacité de l'individu à " influer sur le temps, à le dilater ou à le comprimer, à le mettre en forme et à lui connecter effets créateurs ou effets destructeurs " ( Négri, Le pouvoir constituant, p73 ).
Puisque apparaît dans ce chapitre pour la première fois le couple principauté nouvelle-prince nouveau, il s'agit du thème du commencement. C'est pourquoi Machiavel a recours aux plus grands exemples de l'histoire, d'ailleurs entourés d'une aura mythique. Il y a quelque chose comme la fondation mythique de l'Etat. Le recours au mythe ne s'explicite pas seulement par le problème de l'origine mais aussi par celui de la visée ( la visée de l'archer ) : il faut aller par delà ce qui existe, c'est-à-dire les principautés existantes, vers ce qui n'existe pas mais qui s'avance comme une réalité doublement novatrice " où sont nouveaux le prince et l'Etat ". prince et principauté désignent une même réalité dans le processus : il s'agit du devenir-nouveau. Car le prince nouveau n'existe pas sans la nouvelle principauté et réciproquement. Ils ne sont pas deux identités séparées. Ont-ils d'ailleurs une autre réalité ontologique que celle de l'avènement, du devenir-nouveau ?
" Ce fait - d'homme privé, de devenir prince " : quelle est la réalité de ce fait ? C'est un événement ( " questo evento " ), un processus donc, un " passage " en tout cas, une transformation. En tant qu'événement, il est conditionné. Pour Althusser, les conditions sont triples : rencontre de deux indéfinis, à savoir virtù et fortuna ; inscription de la forme générale de la rencontre dans une individualité particulière ; création d'une " durée " politique.
1) Trois types de rencontre entre virtù et fortuna : a) forme-limite de l'adéquation heureuse des deux éléments, correspondance ; b) forme négative de non correspondance où la fortune domine tout, où la part de l'individualité est niée et ne peut imprimer de forme ; c) forme de correspondance différée, où la fortune est convertie par virtù en durée politique. Ainsi, a) et c) peuvent assurer la venue d'un prince nouveau et d'une principauté nouvelle.
2) La correspondance est associée à la question des armes qui, au commencement, ne sont pas des armes propres : c'est le cas de César Borgia exposé au chapitre suivant. Il faut devenir son propre maître et, dans ce cas, s'affranchir au bon moment des armes d'autrui : c'est la condition de la fondation d'un Etat qui dure.
3) La correspondance doit donner lieu à l'inscription d'une forme dans une matière, c'est-à-dire à l'établissement de structures politiques à même de durer. C'est pourquoi les fondements s'enracineront dans le peuple, avec un double objectif : se conserver et s'accroître.Peut-on faire à Machiavel le reproche de l'utopie ? En effet, si la théorie des rencontres est bien thématisée, elle ne nomme personne : sous la fortune, aucune région italienne n'est identifiée, aucune expression géographique ; sous la virtù, aucun individu existant n'est nommé : on ne lui demande même pas d'être prince mais au contraire de le devenir ( " de simple particulier... " ). Aucun Etat italien ni aucun prince ne répond au portrait : ils sont des choses du passé. Il y a donc une indécision totale sur le lieu et le sujet de la pratique politique. Mais un exemple va montrer que l'on peut partir de nulle part et n'être pas un prince pour fonder une principauté nouvelle : c'est celui de César Borgia.
Chapitre VII : des monarchies nouvelles qu'on acquiert par les armes d'autrui et par fortune.
Machiavel pose une restriction sur le caractère de l'homme privé : " il n'y a pas lieu de penser qu'ayant toujours été de condition privée, il sache commander ". le prince nouveau appartient de par sa condition au vulgaire, à " l'universalità degli uomini " ( chapitre XIX ). Sa naissance ne détermine pas sa capacité à être prince, et donc à commander. Portant, Agathocle ( chap. VIII ), Maximin ( chap. XIX ), Castruccio Castracani ( cf. La vie de Castruccio Castracani Da Lucca, Pléiade, p913 ), César Borgia ( chap. VII ) ou encore Moïse ( chap. VI et XXVI ) sont d'origine " infime et abjecte " ou en tout cas de condition privée. Nulle différence de nature ou de transcendance ne désigne le prince nouveau, rien n'assure sa capacité d'affronter le commandement.
Le problème de la conversion de l'instant favorable en durée politique, et le cas de la correspondance différée : " à moins que ces gens que j'ai dit qui tout à coup sont devenus princes, n'aient assez de génie pour que, ce que la fortune leur a jeté dans le giron, ils sachent se mettre aussitôt en mesure de le conserver, et que ces fondements que les autres ont faits avant de devenir princes, ils les fassent après ". encore faut-il, dit Machiavel, avoir " de grands talents ".
La fortune intervient comme une détermination négative à laquelle s'oppose la virtù comme procès de puissance et visée de conversion des données en fondements. L'opposition fortuna-virtù est l'opposition force constituée-force constituante. Machiavel interprète l'échec du Valentinois avec bienveillance : c'est l'effet d'une " malignità di fortuna ". La conversion n'a donc que momentanément réussie, il y a eu un retour dialectique de la fortune comme extériorité irréductible qui vient contrecarrer l'autonomie du processus constitutif. Il n'en demeure pas moins que César Borgia est proposé par Machiavel comme un modèle exemplaire du prince nouveau : " je ne saurais quels enseignements donner qui soient meilleurs pour un prince nouveau que l'exemple de se actions ".
Borgia vient vérifier l'hypothèse du chapitre VI d'un commencement absolu d'un prince nouveau et d'une principauté nouvelle à partir d'un homme qui n'est pas un prince ( fils du pape Alexandre VI ) et d'un lieu qui n'est pas un Etat constitué ( la Romagne en proie à la licence ). Politiquement, Borgia n'est rien et rien ne lui est destiné préalablement. " Il part d'une bonne fortune, mais c'est pour la transformer en structure durable par sa virtù " ( Althusser, p131 ).
Il vérifie la seconde condition de l'" evento " devenir-prince : aidé par les armes d'autrui ( les Français ), il s'en détache rapidement pour constituer les siennes propres et acquiert ainsi la maîtrise de la virtù en armes. L'exemple du Duc vérifie concrètement la validité de la théorie machiavelienne qui, tout en précisant méticuleusement les conditions du commencement, laissait imprécisés le lieu et l'acteur du commencement : cet exemple déjoue le procès d'utopie qu'on pourrait faire à Machiavel. Pour Althusser, l'écart théorique entre l'analyse politique et la pratique politique concrète est fermement pensé par Machiavel : cet écart est le reflet d'une contradiction réelle que la pensée ne peut lever ( alors il y aurait utopie ) ; seuls les faits, c'est-à-dire la réalité elle-même peut lever cette contradiction de l'origine aléatoire. " Le décalage entre le défini et l'indéfini, le nécessaire et l'imprévisible " ( Althusser, p134 ) doit être maintenu par la pensée politique, jusqu'à ce que l'histoire vienne le résoudre " en un temps et un lieu incertains ", dirait Lucrèce.
La Romagne est dans un état de " licenzia " ( la licence, un des trois effets que peut produire le conflit des humeurs antagoniques avec la monarchie et la liberté, cf. chapitre IX et Histoires Florentines, III, 1, p1066 ) : " elle avait été commandée par des seigneurs impuissants, qui avaient plutôt dépouillé que gouverné leurs sujets, et leur avaient donné matière à se désunir, non à s'unir, de telle sorte que tout le pays était plein de brigandages, de dissensions et de toutes sortes d'autres désordres ". La Romagne vérifie la condition du lieu qui n'est rien, c'est-à-dire où ne s'enracine aucune structure politique ferme ; le " premier orage " y abat toute tentative d'édification qui ne soit pas radicale. Machiavel, on le sait, prône la radicalité contre les demi mesures ( cf. De la manière de traiter les populations du Val di Chiana révoltées ).
L'exemple du Duc de Valentinois est remarquable de ce point de vue puisqu'il pousse jusqu'au sacrifice fondateur tel l'homicide revitalisant de Romulus ou le massacre salvateur de Moïse ( cf. chapitre VI ; Discorsi, III, 30, p685 ; Exode, 32 ) : " il le fit à Césène, un matin, mettre en deux morceaux sur la place, avec un billot de bois et un couteau sanglant à côté. La férocité de ce spectacle fit demeurer tout le peuple à la fois content et stupéfait ". À partir de ce moment, Borgia s'est gagné la confiance et la fidélité de tout le peuple. La différence entre ce sacrifice et le crime continu qui ne permet pas de s'attirer la " faveur populaire " sera explicitée au chapitre suivant. Les scélérats comme Commode ( chapitre XIX ) ne peuvent être apparentés aux héros fondateurs tels que Borgia. Mais la nécessité du sacrifice ou de la violence fondatrice ne fait pas de doute : " ce n'est pas la violence qui restaure, mais la violence qui ruine qu'il faut condamner " ( Discorsi, I, 9, p405 ) ; " quiconque se sera nourri de la lecture des événements anciens sentira que tout changement de gouvernement, soit d'une république en une tyrannie, ou d'une tyrannie en une république, doit être suivi et marqué de l'éxécution mémorable de quelque ennemi de l'Etat nouveau " ( idem, III, 3, p613 ).
Chapitre VIII : de ceux qui sont devenus princes par des scélératesses.
Trois occurrences du terme " patrie " ( 'patria' ). C'est important parce qu'au final, c'est la patrie qui détermine l'échelle normative du bien et du mal. Par ailleurs, la patrie se confond avec les sujets ou les citoyens. La patrie, critère du jugement éthique.
Machiavel expose les deux moyens qui permettent de devenir prince : 1) par " voie scélérate et abominable " ( 'via scellerate e nefaria' ), 2) par " la faveur de ses concitoyens " ( 'il favore degli altri suoi cittadini' ).
L'étude de la première voie est exposée ici ( pour l'autre, cf. chapitre XIX ) à la faveur de deux exemples : 1) Agathocle, roi de Syracuse ( en 306 av. J.-C. ) ; 2) Liverotto de Fermo ( sous le pape Alexandre VI ).
La scélératesse n'est pas en soi une clef de réussite puisqu'on distingue :
1) Le bon usage des cruautés : moyen expéditif qui, s'il est fait " d'un seul coup " ( on devrait dire " d'un trait ", 'a un tratto' ), contribue par la suite au bien être du peuple.
2) Le mauvais usage des cruautés, lorsque celles-ci perdurent dans l'Etat, si bien que le prince, bête féroce isolée, " est sans cesse contraint de tenir le couteau à la main " ( 'è sempre necessitato tenere il coltelo in mano' ).
Pour prendre un pays, il est nécessaire de faire les cruautés d'un seul coup ; les bienfaits, eux, peuvent se prodiguer dans la durée : différence entre 'tutte insieme' et 'poco a poco', donc compression ou dilatation de l'action dans le temps.
Pourtant, le comportement d'Agathocle nous fait descendre à un niveau inférieur de la politique : le scélérat n'est pas assimilable au héros fondateur. On peut ainsi constater en guise de différenciation, qu'un nouveau sens du terme 'fortuna' apparaît pour désigner la " condition " privée d'Agathocle : " non solo di privata ma di infima e abietta fortuna ". la fortuna, c'est l'origine dont on ne s'abstrait pas, c'est le sol, l'ensemble des conditions : des conditions historiques, économiques, géographiques aux conditions individuelles les plus élémentaires comme celle de la filiation ( Machiavel rappelle qu'Agathocle est fils de potier ).
Il y a une visée et une validité de l'action en vertu de la nécessité brute d'une lutte pour le pouvoir. Les actions des scélérats font toujours entrevoir un certain bénéfice pour le peuple : " on les fait tourner au profit des sujets le plus qu'on peut ". obligation est faite au prince d'agir de telle ou telle manière par delà bien et mal. Mais derrière les violences il y a la visée d'une recherche de l'acquiescement du peuple. C'est en vain qu'on se limiterait à une condamnation : seuls les faits comptent et sanctionnent ; une étude positive des faits est amorale.
Le bien n'efface pas le mal, ni le mal le bien : c'est la nécessité qui guide. La formule entre parenthèses, " se del male è licito dire bene ", résume tout le problème de la conception machiavelienne, problème pris à bras le corps par la théorie et non esquivé. Il y a là une véritable question. Peut-on dire que Machiavel tombe dans un relativisme des valeurs ? Le bien et le mal sont-ils des simulacres équivalents ?
Ce qui est certain, c'est qu'il y a pour l'acteur politique une productivité normative du mal. Damien, dans son cours du C.N.E.D., interprète ce moment de l'usage des cruautés ainsi : " l'affirmation historique et territoriale d'un Etat exige bien une morale de la politique si elle exclut pour Machiavel une politique de la morale " ( p25 ). On peut se demander si ce n'est pas l'inverse qui est vrai ou bien si cette considération ne se pose pas dans de mauvais termes. Merleau-Ponty soutient quant à lui que Machiavel définit une " vertu politique " différente d'une politique morale, que cette vertu politique est prise comme valeur antécédente au succès ( Éloge de la philosophie, pp362-363 ). Ce qui peut soutenir cette interprétation c'est la lutte indirecte qui se joue pour la reconnaissance de soi par l'autre. Cet autre serait indéterminé du fait de son étendue : Dieu et les hommes. Il y aurait l'établissement d'un dialogue avec l'autre-indéterminé. " Dieu et les hommes ", cela pourrait être l'opinion générale qui sanctionne l'action politique ou lui impose une norme éthique. Mais cette éthicité est-elle un absolu ou n'est elle-même qu'un produit ? Ou encore qu'un reflet de l'image qu'imprime le prince ?
Le prince doit se soucier de l'image qu'il donne. L'image est une des armes essentielles du pouvoir. On peut exercer le pouvoir par les hommes en armes mais il n'y a pas d'armée sans drapeau. Pour qu'il y ait une certaine unité ( que le peuple soit un et que le prince fasse corps avec le peuple ) il faut qu'il y ait une image crédible du prince. Le concept de virtù est donc limité par l'idéologie. Mais le concept de virtù est lui-même normatif ( on peut dire qu'il est même plus normatif qu'il ne se laisse imposer une norme extérieure ) ; la soit disant maxime " la fin justifie les moyens " ne vaut que si on agit par virtù.
Ce chapitre repose sur une conception de la nature humaine : la nature humaine est sensible à la crainte et à la douleur. Le prince ne doit pas régner par le seul instrument de la terreur, de la cruauté arbitraire : car il devient inhumain ( " la sua efferata crudeltà e inumanità " ) et ne peut être virtuoso. Prendre le pouvoir sans virtù est inhumain et ne peut fonder un Etat durable. Le prince doit aussi régner par Gloria ( ce terme entraîne une distinction nouvelle, il introduit quelque chose de normatif ), il doit avoir une certaine image. Il y a donc un efficace de l'imaginaire. Le prince peut entrer dans une relation de foi avec ses sujets ( Agathocle et Liverotto sont sans foi ) : foi, Dieu, religion sont des termes qui impliquent une relation, un lien, un dialogue ; ce sont des termes qui entrent dans la composition de l'idéologie. La virtù ne relève ni du Dieu ni de la brute, elle place le prince parmi les hommes. L'impératif que ce chapitre pose au prince est : " vivere con li suoi sudditi ".
Si l'on doit être immoral et " imiter " les violences d'Agathocle cela ne doit être que par virtù. " Tout en étant l'attribut d'un individu, la virtù n'est pas l'essence intérieure de l'individualité ; elle n'est que la réflexion, aussi consciente et responsable que possible, des conditions objectives de la réalisation de la tâche historique de l'heure dans un individu-prince " ( Althusser, pp149-150 ).
Pour éclairer la phrase du dernier paragraphe, " qui fait autrement, ou par timidité ou par mauvais calcul, est sans cesse contraint de tenir le couteau à la main ", cf. Discorsi , III, 3 : l'exemple de Soderini " qui crut, à force de bonté et de patience, vaincre l'obstination de ces nouveaux fils de Brutus à retourner sous une autre forme de gouvernement, et qui se trompa complètement. (...) Les scrupules de Soderini étaient ceux d'un homme honnête et bon ; toutefois on ne doit jamais laisser se propager un mal quand il est capable de compromettre le bien même que l'on entend sauver " ( Pléiade, pp613-614 ).Chapitre IX : de la monarchie civile
Commentaire du début jusqu'à la page 126 ( " leur prestige " ).
Ce chapitre traite de l'accession au pouvoir sans virtù ou fortuna mais avec une " adresse heureuse " ( astuzia fortunata ). La structure dilemmatique y est très prononcée. Soit le peuple donne le pouvoir à un des leurs ; soit les grands délèguent un personnage pour dominer à travers lui ( thématique de l'ombre).Cet extrait analyse donc deux modes d'accession au pouvoir du prince nouveau. Ces deux modes proviennent des deux humeurs opposées. Il s'agit de la monarchie civile. Pas de considération de nature ( transmission héréditaire ).
Il s'agit de savoir, partant du principe que la société est intrinsèquement régie par un conflit des désirs adverses, comment établir un pouvoir susceptible de durer.
La réponse de Machiavel est pour le moins étonnante pour son temps et nous offre l'image d'un prince nouveau, qui commençait à se dessiner dans le chapitre VII avec l'exemple du Valentinois César Borgia.Les deux humeurs.
Que sont ces deux humeurs ? Le peuple et les grands. Structure dilemmatique (" soit...soit " ) qui se développe dans un premier moment jusqu'à la l 9 ( " son autorité le protège " ). Ce sont deux sujets collectifs de l'action politique. Dans la société on a affaire à deux humeurs ( dua umori diversi ) : le peuple et les grands, les uns ont la " volonté de vivre libre ", les autres " un grand désir de dominer " ( Discorsi, I, chap.5, p 392 ). " Dans toute république, il y a deux partis : celui des grands et celui du peuple ; et toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de leur opposition " ( idem, I, chap.4, p 390 ). Il faut donc voir dans la lutte des classes une donne politique essentielle, puisque pourvoyeuse de libertés civiles. L'espace de la société civile est conflictuel par définition.
De l'état conflictuel de la société civile naissent trois effets politiques : monarchie, liberté, licence.
Il y a une première solution politique : le peuple et les grands remettent à un tiers ( le prince ) l'exercice du pouvoir. C'est la théorie du contrat. Mais on remarquera que Machiavel n'envisage pas une aliénation totale des pouvoirs et des forces en présence, comme c'est le cas chez Hobbes. Après comme avant le contrat les parties prenantes sont dans une situation d'inégalité, support du conflit de classes.
Ou bien, seconde solution, les grands et le peuple décident de se diriger par eux mêmes : c'est le régime de la liberté, la république. Mais le problème c'est que ce pouvoir dégénère en licence. C'est-à-dire que les principaux détenteurs du pouvoir sont aussi les acteurs de la vie sociale, mais le pouvoir engendre la volonté de pouvoir et les lois finissent par n'être plus faites que pour une classe et ses intérêts particuliers. Machiavel a souvent décrit la loi de dégéné- rescence des États, ainsi dans L'âne d'or : " la virtù donne la tranquillité aux États ; la tranquillité enfante ensuite la mollesse, et la mollesse consume les pays et les maisons " ( chant V, p.69 ). Le contrepoint de la licence c'est la tyrannie.
Mais ici, l'état des lieux pourrait être le suivant : " Quand, dans la même constitution, vous réunissez un prince, des grands et la puissance du peuple, chacun de ces trois pouvoirs surveille les autres "( Discorsi, I, chap.2, p.387 ). Voilà qui définit tout à fait la monarchie équilibrée pour Machiavel. Cependant cela ne suffit pas à délimiter la spécificité de la monarchie civile. La monarchie civile traduit la victoire ou du peuple ou des grands, mais les deux partis ne semblent pas pouvoir être satisfaits également et en même temps.
L'occasion est offerte à l'un ou à l'autre, parti des grands ou parti du peuple, d'amener au pouvoir le prince. Ces deux partis antagoniques usent d'un même moyen : la donation de réputation, mais pour des fins distinctes : " assouvir leurs appétits " ou être protégés par " l'autorité " du prince nouveau. On voit déjà que dans un cas le prince est instrumentalisé, au devant de la façade ( sur la scène de la représentation du pouvoir ) ; tandis que dans l'autre cas l'autorité du prince est mise en avant comme efficace réel de l'imperio. Antagonisme donc entre désir positif et désir négatif, qui se retrouvera un peu plus loin.Le prince nouveau devient sujet de l'action et objet privilégié de connaissance.
Machiavel donne ici une maxime générale, attendu que l'on pouvait déjà tirer une autre maxime du précédant passage : la société est fondamentalement instable et conflictuelle. Cette maxime regarde ici la conservation du pouvoir par le prince nouveau. Elle est novatrice par l'intérêt porté au peuple. Des deux humeurs il faut prendre le parti d'une seule. Il n'est pas envisagé de rendre stable la société, de l'uniformiser : c'est une donnée du politique que son instabilité foncière.
Pourquoi cette difficulté à exercer dans la durée son pouvoir avec les grands ?
Parce que d'une part le prince est entouré, et d'autre part ceux qui l'entourent sont ses égaux ( il leur est redevable et doit donc leur concéder des faveurs ). Or, c'est une règle que Machiavel a déjà énoncée : le prince nouveau doit faire en sorte de ne pas se mettre sous la dépendance d'autrui, ou de s'en détacher au plus vite ( comme César Borgia ) pour ne compter que sur ses propres forces. Le texte marque deux négations qui signifient un double affaiblissement de son imperio : " ni commander ni manoeuvrer ".
Il en est tout autrement, nous dit l'auteur, lorsque c'est par la faveur populaire que le prince accède à la monarchie. Le mot populaire doit nous arrêter : Machiavel écrit " populare " ou " lo universale ". L'universalité n'est pas le régime des égaux où tout particulier est une force avec laquelle il faut compter ; l'universel désigne un sujet collectif mu par un seul désir. Cf. chap. XIX : " la università " rendu par la collectivité. Lorsque le peuple désigne son prince pour une plus grande protection, l'opposition de classes est inversée. Du régime de la particularité intéressée on passe alors à celui de l'universalité, le seul d'ailleurs qui puisse constituer un État national. Le pouvoir du prince est limité s'il a été investi par les grands. Mais quand c'est le peuple au contraire qui désigne le prince celui-ci n'est pas entouré, il se retrouve seul avec son pouvoir. Cette solitude doit être convertie en un sujet universel : le peuple en marche. La solitude du prince. Une pensée du vide et de la solitude en politique ( cf. Borgia et la Romagne, chap. VII ).
La faveur populaire est convertie en obéissance. On ne peut comprendre véritablement cette conversion que par l'examen de la suite du texte.L'honnêteté.
Dans ce passage en effet Machiavel détaille les deux désirs en présence dans la société. Ces deux désirs sont soumis au critère de l'honnêteté. Que vient faire cette notion ici ?
Le désir des grands est d'opprimer le peuple ils sont donc difficiles à contenter du fait que les grands ne peuvent qu'usurper la violence légitime du prince à leur profit, et du fait aussi que le peuple peut se soulever.
Le désir du peuple est négatif : c'est le désir de ne pas être soumis au désir de l'Autre classe. Ce qui définit une classe à l'égard d'une autre c'est qu'elle est le repli négatif du désir de l'Autre. Il est plus facile au prince de s'ériger en protecteur du peuple il en recevra une reconnaissance indéfectible ou en tout cas une non-haine. Son pouvoir ne lui sera pas disputé car il se trouve dans la solitude et s'installe dans le vide du désir négatif du peuple. Définition de l'honnête par rapport au pouvoir et à l'amour qui en résultent. Le souci du peuple est plus honnête ( onesto ) que celui des grands. Machiavel emprunte le point de vue de l'homme de la rue. L'honnêteté est un moyen ( modo ) de renforcement des institutions ( ordini ) de l'État et de la Gloire ( gloria ) du prince.L'examen de cas qui suit a pour but de rallier le lecteur à l'idée d'une fondation de l'État qui reposerait sur le peuple par la mise en lumière d'un nouveau critère ( après l'honnête ) : la sécurité du prince lui-même.
Le cas examiné est le plus défavorable qui soit ; c'est le cas des temps adverses ( tempi avversi ), lorsque la Fortune va à l'encontre de l'agent politique.
Une première règle : ne jamais s'attirer l'hostilité du peuple mais au contraire en gagner la faveur, ce qui est déjà fait si l'on a comblé son désir négatif.
Une seconde règle : si l'on a choisi le parti des grands il faut se retourner contre eux en prenant le parti du peuple ( ce qui comporte un risque non négligeable ). Si l'on a choisi le peuple il faut s'assurer de la mise hors d'état de nuire des grands ( ce qu'a fait Borgia avec les Orsini et les Colonna ). Les grands qui se joignent au peuple sont des appuis utiles au prince en temps de paix ( tempi quieti ) comme en temps de guerre ( tempi avversi ), ce sont des instruments de l'art de gouverner. Mais les grands qui ne se joignent pas au peuple ont des ambitions qui peuvent diverger de celles du prince, et doivent être considérés comme dangereux à la conservation du pouvoir.
Cf. l 27 : car Machiavel accorde aux grands la connaissance des rouages du pouvoir, l'habileté, la manipulation aisée, tandis que la multitude ne sait qu'une chose : elle ne veut pas se plier à la volonté des grands ; pour le reste elle est aveugle et il sera plus aisé de la manoeuvrer.Encore faut-il, et c'est le dernier moment de ce texte qui se clôt par l'énoncé d'une nouvelle maxime machiavélienne, ne pas être tenu en haine par le peuple. Pour cela il est nécessaire de vivre avec lui, c-à-d non seulement répondre à son désir négatif, ou plus précisément installer des ordini nuovi dans le vide du désir, mais encore maintenir le peuple en amitié en vivant avec lui. Pourquoi cette exigence ?
Parce que l'on est alors plus à même d'affronter la contingence des événements, de prévoir les maux de sa nation (cf. fin du chap. VII : " et il faut, par-dessus tout, qu'un prince vive avec ses sujets de telle façon qu'aucun événement heureux ou malheureux n'ait à le faire changer ; parce que lorsque surviennent, par les temps adverses, les nécessités, tu n'est plus à temps pour le mal, et le bien que tu fais ne te profite pas, car on le juge forcé, et l'on ne t'en sait aucun gré ". ).
Et aussi parce que le peuple est identique à lui-même dans la non-haine tout comme dans le désir de ne pas être tenu sous la coupe du désir de l'autre classe. Ce n'est pas le cas des grands.
Le prince doit donc craindre à échelle variable ou l'inimitié du peuple ou le danger que constitue l'ambition des grands ; il doit contrôler la puissance de chacun. Cela veut dire par conséquent que le prince dans la monarchie civile ne doit ni opprimer le peuple ni lui ôter sa protection contre les grands. D'ailleurs cette protection peut être assurée par un tiers terme, comme c'est le cas en France avec le parlement ( cf. Chap. XIX ). L'ordre civil se définit par le nombre des intermédiaires entre le prince et le peuple ( cf. les magistrats, les fonctionnaires ). Et le peuple est habitué à obéir à ces pouvoirs intermédiaires ou délégués. Le problème c'est qu'en temps de guerre le prince dispose d'un pouvoir absolu qui est habituellement étranger au peuple. Il faut aller contre cette habitude. L'enjeu est le suivant. Parti d'une situation qui peut être défavorable ( l'investiture par les grands et donc l'opposition au peuple), le prince doit créer une situation beaucoup plus favorable par l'intermédiaire de la Gloria : il faut donc satisfaire le peuple. Le peuple est le principal garant du pouvoir, la leçon machiavélienne est qu'on doit toujours chercher à gagner sa faveur. Le prince doit être populaire, il doit être courageux et ferme, enfin il doit être prévoyant.
On retiendra pour les chapitres suivants que la carte à jouer c'est celle du peuple. Il faut toujours articuler le rapport de la monarchie civile au pouvoir du point de vue du peuple, d'en bas : la monarchie civile est une question de perspective. Le peuple a un désir négatif : il ne veut pas le pouvoir, il demande que le pouvoir ne l'opprime pas. Or, un désir négatif est plus facile à combler qu'un désir positif (celui des grands ).Il n'y a pas de détermination éthique du politique mais une détermination sociale. Machiavel lit le politique du point de vue du peuple ( cf. la dédicace : rapport du bas et du haut ), pas du point de vue de ceux qui exercent le pouvoir.
Gramsci a pu dire en analysant l'exhortation finale du Prince que Machiavel " se faisait peuple ". Ici, avec la compréhension de l'instabilité comme donnée du politique non seulement Machiavel évite un discours intellectualisant qui viserait à résorber le conflit, mais encore il met en place une idée du pouvoir dans la solitude et le vide, un imperio reposant sur un sujet collectif, un universel concret : le peuple dans lequel se fond le prince nouveau par la constitution d'un État national et d'une hégémonie du pouvoir populaire.
Je termine avec une citation d'Althusser : " L'État nouveau doit être un État qui dure ; pour cela il doit être doté de lois, qui expriment le rapport des forces dans la lutte des classes entre les grands et le peuple ; dans cette lutte des classes, le prince doit s'appuyer sur le peuple ; cette lutte des classes est indispensable pour donner à l'État non seulement la durée, mais aussi la capacité de s'étendre, c'est-à-dire de devenir un État national "(Althusser, p.112).Cf. Foucault, il faut défendre la société, p.145 : Machiavel n'est pas un penseur du pouvoir de l'Etat moderne, il n'est pas le théoricien de la guerre civile. Cf. Aussi 'De la gouvernementalité', cours au Collège de France sur cassettes audio.
Du chapitre VI au chapitre XI il s'agit d'un même mouvement : les monarchies nouvelles. Mais la monarchie civile n'avait été ni définie ni annoncée auparavant. Le chapitre IX semble un nouveau départ.
La raison n'est pas le moteur du corps social.
Le désordre n'est pas l'altération de formes constitutionnelles stables : c'est une situation normale. L'opposition est constitutive au politique ; il est inutile de la traduire psychologiquement.
La logique de l'art de gouverner se révèle comme dépendante d'une logique sous-jacente : celle du corps social. Cela relativise les chapitres précédents où le prince ne devait compter que sur ses seules forces.
Sur ces trois états, cf. Polybe, Histoires, VI, 9.
La licence peut être considérée comme l'état entropique d'une forme, plutôt qu'une forme à part entière.
" Donner réputation " = le désir construit de l'idéologie. Il s'agit véritablement de la réputation au sens d'un pouvoir constituant. À la fin du passage, le prince installé peut à son tour donner réputation ou non aux grands ; mais cet acte de donation de réputation fait alors partie des instruments propres au pouvoir constitué.
Solitude du prince. Le prince se tient à distance à la fois des frands et du peuple. Il ne faut pas qu'il se trouve " au milieu ".Chapitre X : comment se doivent évaluer les forces de toutes les monarchies.
Le terme pour le peuple est " la plebe ".
le prince est fort quand il est capable de résister à ses ennemis à partir d'une condition matérielle ( forteresse, vivres, armes ) et de l'amitié du peuple ( force subjective ). À quelle condition cette unité du prince et du peuple se réalise-t-elle ? Cf. chapitre précédent et chapitre XIX.
La force d'un Etat ( savoir s'il est " suffisant ", 'tanto stato' ) se mesure dans l'adversité.
Sur l'exemple de l'Allemagne, cf. Rapport sur les choses d'Allemagne ( juin 1508 ) : " le pays garde les forteresses et les villes ont leurs propres bourgmestres, qui y rendent la justice " ( éd. Bec, p165 ). Les villes ont " une très belle organisation ( 'un ordine bellissimo'), car elles ont toujours en fonds publics de quoi bien manger et brûler pour une année, et de même de quoi donner du travail pour une année à leurs entreprises, pour pouvoir nourrir sans perte le peuple ( 'la plebe' ) et les travailleurs manuels durant un siège, pour une année entière. Elles n'ont pas de dépenses en matière de soldats, car elles tiennent armés et exercés ( 'armati ed exercitati' ) leurs habitants " ( idem, p171 ). Les communes franches : " leur principale intention est de conserver leur liberté et non d'augmenter leur pouvoir " ( idem, p175 ).
Cf. Portrait des choses d'Allemagne, à propos des soldats citoyens : " durant les jours de fête, ces hommes, au lieu de divertissements, s'exercent pour certains au fusil, pour d'autres à la pique et d'autres à telle ou telle arme, mettant en jeu entre eux des primes et autres choses semblables, dont ils se régalent ensuite " ( p183 ).
Le plus intéressant dans ce chapitre concerne les liens psychologiques entre le prince et ses sujets. L'obligation va dans un sens ou dans l'autre.
Chapitre XI : des monarchies Ecclésiastiques.
Les potentats italiens ( 'potentati' ) mentionnés sont Venise, Florence, Milan et le Royaume de Naples.
La principauté ecclésiastique est analysée comme une puissance de l'Italie contemporaine, elle a une influence régionale et internationale ; son autorité lui vient aussi de la transcendance, thème qui ne concerne pas l'analyse politique.
Elle se peut conquérir par virtù et fortuna, et il faut l'une et l'autre pour la conserver.
Autrefois, le pouvoir du pape était très limité. Alexandre VI allie la virtù à la fortuna ( la venue des Français en 1494 ) pour accroître le pouvoir de l'Église. Mais l'histoire de la papauté est aussi l'histoire des intérêts particuliers. Le pape devient respecté comme le représentant de la religion mais aussi par son pouvoir politique. Au sein même de l'institution religieuse il y a des intérêts politiques ( cf. les cardinaux et les familles rivales, les Orsinni par exemple ). La principauté ecclésiastique est un enjeu politique.
Il est de l'essence du religieux d'être aussi politique. L'Église est structurée comme un Etat et connaît en son sein des divisions intestines et des luttes de pouvoir comme dans tous les Etats. Le prince, à l'intérieur du jeu politique, doit intégrer un certain rapport à l'Église.
Cf. Discorsi, I, 11, p411 : " C'était un peuple féroce que Numa avait à accoutumer à l'obéissance en le façonnant aux arts de la paix. Il eut recours à la religion, comme au soutient le plus nécessaire de la société civile, et il l'établit sur de tels fondements que jamais en aucun lieu, on ne vit respecter la divinité comme on le vit à Rome, et cela pendant plusieurs siècles. Ce fut sans doute cette crainte salutaire qui facilita toutes les entreprises du Sénat et de tous ces grands hommes ".
" Tout Etat où la crainte de l'Être suprême n'existe pas, doit périr s'il n'est maintenu par la crainte du prince même qui supplée au défaut de religion " ( idem, p413 ; cf. aussi les chapitres 12, 13, 14, 15 du même livre des Discorsi ).
La religion, c'est cet extraordinaire instrument qui permet aux individus d'intérioriser les lois ( dans l'Etat les lois ne sont qu'extérieures ). L'individu religieux a en lui même intériorisé les instances du commandement.
Ce gain est énorme du point de vue du pouvoir. La religion passe par l'idéologie, c'est-à-dire par les systèmes de représentations de type collectif. Chaque individu, dans la mesure où il participe à ce système, légitime et renforce l'instance du Surmoi politique. La religion en son essence est politique parce qu'elle détermine une certaine façon d'obéir ( ne pas oublier l'exemple de Savonarole ). Elle détermine une structure d'obéissance. Ce rapport d'assujettissement c'est le rapport même du politique.Chapitre XII : combien de sortes d'armées il y a, et des soldats mercenaires.
À partir de ce chapitre, Machiavel développe une théorie de l'appareil d'Etat, c'est-à-dire ce qui remplit trois fonctions : militaire, communication ( politico-juridique ), idéologique.
Machiavel annonce en début de chapitre qu'il a traité de tous les types de monarchie sous le mode de l'acquisition et de la conservation, et qu'il veut maintenant s'attacher au problème de l'attaque et de la défense pour chacune d'elles.
Un Etat durable possède comme fondement de bonnes armes et de bonnes lois ( " le buone legge e le buone arme " ). On ne peut pas poser dans un rapport d'équivalence les armes et les lois. Les bonnes armes sont les conditions d'existence des bonnes lois.
Le thème de la guerre est abordé pour la seconde fois ( cf. chapitre X ) ; il sera une troisième fois exposé dans le chapitre XX et " les considérations sur l'armement du prince sont étroitement mêlées à d'autres considérations sur les rapports qu'il lui faut entretenir avec ses sujets, de sorte que tout paraît se passer comme si la guerre devait s'éclairer en regard de la politique et la politique en regard de la guerre " ( Lefort, p341 ).
Il y a quatre types d'armes possibles : 1) celles que l'on possède en propre ; 2) les armes mercenaires ; 3) les armes auxiliaires ; 4) les armes mixtes.
L'objet de ce chapitre est d'écarter les armes mercenaires : car les mercenaires ne combattent jamais ni pour des idées ni pour tenir la parole donnée dans des contrats, ils ne sont guidés par aucune idéologie mais par l'argent. À l'inverse, un prince qui aurait ses propres armes pourrait véritablement se considérer comme libre. " Les Suisses sont très armés et très libres ". La liberté ne s'acquiert que par le courage.
Les armes auxiliaires sont écartées aussi : elles lient le prince qui les utilise à d'autres princes. Donc le prince doit posséder ses armes propres. Les armes propres sont les armées composées par les citoyens. Le souci de créer cette armée nationale doit être le souci majeur de la politique du prince ( ne pas être un prophète désarmé ).
L'objet du prince c'est l'art de la guerre. La guerre n'est surtout pas le métier des hommes. " La guerre faite comme métier ne peut être honnêtement exercée par des particuliers, dans aucun temps ; la guerre doit être seulement le métier des gouvernements, républiques ou royaumes. (...) Tous ces désordres ( situation de l'Italie des Sforza et Braccio ) sont venus seulement de ce que tous ces hommes avaient fait de la guerre leur unique métier " ( L'art de la Guerre, I, 2, Pléiade pp731-732 ).
L'homme idéal c'est le citoyen soldat. C'est celui qui s'enrôle dans l'armée en temps de crise et qui redevient citoyen en temps de paix. La finalité du soldat citoyen c'est la paix. " Un Etat bien réglé ne doit donc faire la guerre que par nécessité ou pour la gloire, en borner la profession à un service public, et, en temps de paix, à un simple exercice " ( idem, I, 3, p734 ).
Il n'y a d'armées indépendantes que patriotiques, c'est-à-dire constituées de citoyens défendant leur liberté. La liberté est de s'armer soi-même, et la véritable stratégie politique est d'armer le peuple pour la défense patriotique de sa liberté contre l'intérêt des puissances particulières, intérieures comme extérieures : " le prince doit aller à l'armée en personne, et faire lui-même office de capitaine ; la république doit envoyer ses concitoyens ".
Sur les exemples choisis de Florence, Venise, Milan : " quand il parle de ces trois Etats, ceux-ci apparaissent soudain comme complices d'une même faute et voués à un sort commun. Ils ne sont pas seulement d'une égale faiblesse. La vérité est qu'ils s'affaiblissent l'un l'autre, qu'ils s'interdisent l'un l'autre le chemin de la puissance. Dans leurs guerres, leurs victoires sont de fausses victoires, leurs défaites de fausses défaites " ( Lefort, p397 ).
Althusser voit quatre thèses de Machiavel sur l'armée.
1) L'armée est l'appareil d'Etat par excellence, ce qui donne à l'Etat sa force ou son " existence matérielle réelle ". Un prince qui ne s'appuierait que sur les lois ou l'idéologie serait un prophète désarmé ( cf. Savonarole, chapitre VI ). On peut dire qu'il y a un primat de l'armée comme appareil d'Etat sur l'idéologie ou les lois.
2) L'armée doit être considérée dans son rapport à la politique. Cf. Clausewitz : la guerre est la politique continuée par d'autres moyens. Cf. Mao : il faut, dans les questions militaires, " mettre la politique au poste de commandement ". Donc il y a un primat de la politique sur le militaire. Cf. Discorsi, II, 10 : " que l'argent n'est pas le nerf de la guerre, quoique ce soit l'opinion générale " ( p538 ). " Ce n'est pas l'or, ce sont les bons soldats qui sont le nerf de la guerre " ( idem, p539 ).
3) La première thèse est soumise à la seconde, ce qui fait qu'on ne peut réduire le pouvoir de l'Etat à la force armée. " C'est la même politique qui est réalisée dans les lois et dans l'idéologie. La dualité force/consentement, armée/idéologie n'est donc pas antagonique. On n'a pas d'un côté la violence, et de l'autre la persuasion. Cette dualité réalise deux formes nécessaires du pouvoir d'Etat, sous une même domination : celle de la politique populaire et nationale du prince " ( Althusser, p138 ).
4) Le prince doit compter sur ses propres forces ( et les siennes sont celles de son peuple ). C'est pourquoi le chapitre XII commence par rejeter les forces mercenaires. Les mercenaires n'ont pas de maître et ne sont pas du peuple.
Chapitre XIII : des soldats auxiliaires, mixtes et propres.
" L'idée s'insinue que nulle pratique neuve ne s'instituera en Italie tant que ne seront pas reconnus les ordini nuovi de la pensée politique " ( Lefort, p398 ). L'expérience de la milice organisée par Machiavel en 1505 mais défaite lamentablement à Prato en 1512 hante l'oeuvre du Secrétaire florentin.
Les troupes auxiliaires sont plus dangereuses encore que les mercenaires, puisqu'elles ne dépendent même pas du prince par le salaire : elles ont un maître qui n'est pas le prince et un pays autre. Y recourir c'est tomber dans le piège de l'Autre ( autre maître, autre pays ).
Charles VII, père de Louis XI, a eu le mérite d'organiser son armée propre. Ce qui a motivé le recours aux Suisses et la constitution d'une armée mixte, début de la servitude, c'est certainement la peur du peuple.
L'exemple de César Borgia est à nouveau convoqué car il a compris qu'il ne fallait compter que sur les armes propres. " Les forces propres sont celles qui sont composées ou de sujets ou de citoyens ou de tes créatures : toutes les autres sont ou mercenaires ou auxiliaires ". L'armée nouvelle du prince nouveau est une armée populaire. " Il ne s'agit pas seulement d'une dénomination générique, il s'agit d'une détermination politique. L'idée de Machiavel ne consiste pas seulement à rejeter les mercenaires ou les armes d'autrui : elle consiste dans une conception politique nouvelle du recrutement et de l'organisation de l'armée " ( Althusser, p141 ).
Spécificité de l'armée machiavelienne :
1) Un recrutement massivement étendu ( jusqu'aux paysans ! ), l'institution des classes. " Ce ne sont pas les armes confiées aux citoyens qui en font des tyrans, mais seulement les mauvaises institutions " ( L'art de la Guerre, I, 7, p745 ).
2) Prépondérance fondamentale de l'infanterie sur la cavalerie. " En faisant entrer en masse les paysans dans l'armée, on porte atteinte au pouvoir des seigneurs féodaux. En unissant dans l'infanterie les couches populaires des villes et des campagnes, et en donnant à l'infanterie le pas sur la cavalerie, on engage un processus d'amalgame social et politique, qui remet en même temps en cause les hiérarchies consacrées par l'ordre féodal et son organisation militaire " ( Althusser, p142 ).
Le rapport du moyen à la fin, de l'armée à la politique n'est donc pas un rapport extérieur : l'armée nationale est dans un rapport interne à la constitution des ordini nuovi. Pour Althusser, " non seulement le moyen n'est pas extérieur à la fin, mais la fin est intérieure au moyen : puisque le peuple que l'Etat s'assigne pour fin d'unir et d'étendre, l'armée de Machiavel avec son recrutement populaire, son amalgame villes-campagnes, et sa suprématie de l'infanterie sur la cavalerie, cette armée forme et unit déjà le peuple, du seul fait de se constituer. L'armée ne peut être le moyen d'une politique, que si elle est déjà la forme réalisée de cette politique. (...) Machiavel affirme par là cette proposition remarquable que les moyens propres à résoudre un problème doivent déjà être en soi, réaliser en soi, la solution de ce problème " ( Althusser, pp143-144 ).
Cette thèse de Machiavel sur la guerre se retrouve reprise et défendue par Kant ( la guerre est la forme positive qui permet à l'Etat de constituer les peuples en tant que peuples ) et Hegel.Chapitre XIV : ce qui convient au prince en matière militaire.
L'homme politique est toujours un homme militaire : il doit connaître la géographie et les causes des victoires et des défaites de l'Histoire. Être un guerrier c'est méditer l'Histoire et prendre modèle sur le passé. Le premier ennemi du prince c'est l'oisiveté et la mollesse : elles le laissent totalement dépendant de la fortune et donc du rapport de force ; du coup, il n'est pas prêt à exposer sa force ( la virtù ) contre les rapports de force ( la fortune ).
La fortune, c'est la conjoncture qui est toujours un rapport de force. Pour sortir du rapport de force il faut être soi-même une force. Il est de l'essence du politique d'être violent.
La guerre apparaît comme le révélateur de la politique : la tournure que prennent les temps adverses, une épreuve de ce qui s'est fait par temps calme.
De l'art de la guerre dont le prince doit avoir connaissance on passe insensiblement à des critères moraux : Scipion qui a imité Cyrus est chaste, affable, humain, généreux. Un peu plus tard ces mêmes qualités seront jugées des faiblesses et l'image du bon prince radicalement critiquée.
Toute la question est de ne pas se faire haïr du peuple ni méprisé : ces critères insérés dans une réflexion sur l'art militaire tendent à faire apprécier dans l'unité les trois appareils d'État que sont la force armée, le politico-juridique ( le système des lois ) et le système des idées ( appareil de consentement ).
N. B. : la virtù est rapportée à une abstraction, le métier de commander, et non pas à un individu. Le savoir constitué dans la praxis du prince peut être en lui même un agent virtuoso.
Chapitre XV : des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés.
Réfutation de l'humanisme ambiant de l'époque et subversion du modèle du miroir des princes : Machiavel pose les jalons d'une morale politique comme subversion des vertus traditionnellement admises. Il se compare à Christophe Colomb : découverte de ce monde de la représentation régi par l'universelle nécessité de qualifier les hommes et où ce n'est pas tant les qualités qui sont substantielles que les modes d'énonciation de ces qualités.
Le principe du jugement et de qualification du prince est mis sur la sellette du pouvoir. La politique rend plus critique la condition générale du jugement, ou bien : tout jugement est politique. L'autorité du prince provient en partie du jugement qui lui est porté. C'est une logique binaire qui peut devenir une logique du pire.
De la qualification à l'identification il n'y a qu'un pas. Être c'est être dit. Mais l'identification glisse tout aussi bien dans la mystification : les hommes désirent être trompés. En politique les vertus ne sont que des mirages, et elles ne valent qu'en tant que telles.
Le prince dans la mesure où il le peut doit susciter certaines représentations. Il faut cependant se garder de posséder certaines vertus ( comme la libéralité ). Le prince doit assumer quelques déterminations fixes, mais qui rendent possibles l'action et le mouvement. Cf. Celse : il faut assumer une dispersion de qualités, c'est-à-dire posséder des qualités qui n'appartiennent pas au même registre ( exemple : affable, clément, généreux, franc ). Il faut donc composer des rôles différents, adaptables à des temps différents.
Perspective tragique du pouvoir : le vrai et le bien sont indissolublement liés à la puissance, leur détermination étant fonction de cette puissance. Donc, toute distinction conceptuelle du bien et du mal est a posteriori par rapport à l'action politique. La sagesse princière est évaluée par les conséquences, et ces conséquences ne regardent que la sûreté et la conservation de l'État.
" La contingence de l'action se heurte à la nécessité de ses conditions effectives, déterminant ainsi la tragédie du politique - qui est la tragédie d'une complexité irréductible. Dans ces chapitres centraux du Prince, Machiavel continue à décrire ces conditions, dont il souligne inlassablement l'hétéronomie des effets et/ou les effets pervers. Le problème, précise-t-il, n'est cependant pas tant celui de la complexité comme résultat, que celui de la complexité comme dispositif, l'exercice du pouvoir se présentant toujours comme une équation dont les variables sont en nombre infini " ( Négri, Le pouvoir constituant, p76 ).
La question du rapport du prince à ses 'amis' avait déjà été évoquée au chapitre VIII : " on ne saurait dire que ce soit virtù que tuer ses concitoyens, trahir ses amis, n'avoir point de foi, de pitié, de religion ". Amis peut aussi signifier les alliés, à l'égard desquels il faut être " vrai ami ou vrai ennemi " ( chapitre XXI ).
Machiavel s'intéresse à l'efficacité du pouvoir, non à sa légitimité. Faire le bien en soi ne saurait être une finalité de ce point de vue. Il oppose la réalité effective des choses aux illusions et aux discours imaginaires ( La République, La Politique ). La moralité ne suffit pas à préserver, elle peut même détruire. Machiavel substitue une morale à une autre : ce qui est un bien en soi peut être dans la pratique nuisible. Le bien c'est la stabilité du pouvoir.
La conduite du prince est indissociable de la représentation que s'en fait le peuple. L'exigence commune est relativisable. Les conditions humaines entravent l'observance de la vertu par tous les hommes.
Machiavel refuse toute norme transcendante pour juger le politique. Ce serait faire de l'imagination la mesure des choses. Le critère normatif est celui de la conservation du pouvoir. Le jugement humain fonctionne toujours sur une dichotomie : utile ou nuisible. L'efficacité du politique réside dans l'union du prince et du peuple réalisée par l'accord des normes.
Machiavel rend manifeste et publique une vérité utile et praticable : le mal dont il faut savoir user n'est pas résiduel mais constitutif de toute entreprise politique. Le mal est ce dont il faut se pourvoir, pas ce dont il faut faire l'économie. Le refus d'une quelconque finalité morale du politique est net ; mais plus obliquement, Machiavel prend le contre-pied de la tendance générale de la politique de temporisation, perdant ses provinces à l'extérieur et enfantant Savonarole à l'intérieur.
" Machiavel assimile toute affirmation des devoirs moraux du prince à la naïveté d'une sagesse vaine et constamment inopérante, paralysée dans les affres d'une subjectivité calcinée par les nécessités de l'action contingente. Ne transforme-t-il pas la réquisition d'un conseil philosophique au prince en compromission serpentine d'une pseudo-action ? Elle tourne au ridicule bouffon d'un 'rêve sicilien'. Elle alimente un véritable 'complexe de Syracuse' " ( Damien, C.N.E.D., p7 ).
La critique de la hiérarchie naturelle des biens, tout comme celle des hommes transgresse l'échelle verticale des perfections : ce sont les princes qui " sont placés plus haut ". Cf. la dédicace à Laurent : le regard excentré. Voilà peut être pourquoi Machiavel ne traite pas de l'injustice. Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 2 : l'injuste est celui qui manque à l'égalité du fait de la substitution d'une hiérarchie à une autre. Le couple de Machiavel n'est pas hiérarchie-justice mais dispositif-régulation.
La seule morale qui vaille est une morale de la connaissance : l'adéquation au fait est son critère. Machiavel ne développe pas simplement une logique de l'apparence. C'est dans les apparences que se joue l'être, le dévoilement de la vérité effective. La vérité effective c'est que seules les apparences sont effectives ; elles ne sont pas un reflet trompeur. Il n'est pas certain que Machiavel veuille substituer l'utile au bien. C'est au regard d'une vérité que se définissent les vues du prince. Cette vérité n'est pas un arrière monde. Le prince est renvoyé à sa propre image, idéalisée et glorieuse. Un prince sans qualité : ce serait la figure limite dont est prisonnier Machiavel.