Le sujet comme effet de lutte.

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Ceci constitue la dernière partie d'un cours consacré à la conscience, au demeurant assez classique.

Le sujet considéré comme effet de lutte.

Nous venons de repérer dans la généalogie du sujet deux grands pôles de constitution, sans lesquels il ne saurait y avoir de naissance de la subjectivité : le langage d'un côté, la fiction de l'identité de l'autre. Pour employer les catégories restées célèbres dans les sciences humaines depuis Lacan ( note : nous décrirons ces catégories dans notre conclusion ), nous avons ainsi identifié le symbolique en général et aussi l'imaginaire comme étant des champs constitutifs du sujet humain. Reste à présent la troisième catégorie : le réel. Car le sujet, c'est aussi et surtout ce qui se heurte au principe de réalité et qui se constitue sous l'emprise de cette contrainte.

La " dialectique du maître et de l'esclave " de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel ( 1807 ) présente une très bonne description de ce dernier aspect du 'devenir sujet'.
Pour Hegel, la conscience de soi ( le mouvement réfléchi par lequel une conscience se rapporte à elle-même ) est le produit d'un processus violent. Le sujet réalise son essence de sujet, sa vérité, dans le cadre d'un doublet dépendance-indépendance. La dialectique hégélienne est un mouvement d'exposition conceptuelle où l'on passe de l'abstrait au concret par la médiation de la négation. Cela vaut pour la conscience de soi. En son sens abstrait la conscience de soi n'est que l'identité vide Moi = Moi. La question est : qu'est-ce qui va 'remplir' cette formule tautologique et faire de la conscience de soi une substance concrète ? Le préalable de ce 'remplissement' est le désir. La conscience est désirante, c'est-à-dire qu'elle se cherche dans une confrontation avec l'Autre. L'Autre désigne tout objet susceptible de satisfaire la conscience. Mais la satisfaction du désir entraîne la suppression de l'Autre, sa négation. Or, la conscience de soi se cherche dans le désir, c'est-à-dire que dans le désir qui est sien elle désire avant tout être elle-même pour elle-même. Ceci entraîne que le désir doit porter sur un autre qui est en même temps un moi. La conscience de soi désirante rencontre donc une autre conscience de soi, c'est-à-dire justement cet autre qui est en même temps un moi. La conscience de soi est donc amenée à se reconnaître dans une autre conscience de soi ( comme le veut la loi de son désir ). Mais il faut aussi que cette autre conscience de soi la reconnaisse pour ce qu'elle est en son essence, à savoir autre chose qu'un objet ou qu'un simple 'chose vivante'.
La reconnaissance est ainsi une relation double : se reconnaître soi-même dans l'autre et être reconnu par l'autre en tant que conscience de soi. L'indépendance du sujet, son statut autonome résulte ainsi d'une dépendance. Mon indépendance dépend de ce que l'autre me reconnaît comme indépendant. Du coup, pour Hegel, la reconnaissance n'est pas une relation d'amour : c'est une relation de lutte. Je ne puis me poser moi-même en tant que conscience de soi autonome qu'à la condition expresse qu'une autre conscience de soi me reconnaisse pour ce que je suis. L'opération de se poser soi-même est une opération qui est en fait déléguée au bon vouloir de l'autre. Il faut lui arracher ce pouvoir énorme, et ceci ne peut se faire que de façon violente, que dans le conflit. Tant que je suis tenu en la dépendance du bon vouloir de l'autre je ne suis pas encore en mon essence ce que je veux être : une conscience libre, un sujet indépendant.
De même qu'il est parfois confortable de rester sous tutelle ( avec le danger du mépris de soi ), de même il est difficile d'arracher son indépendance ( avec le danger de la perte de vie, car je veux être considéré pour autre chose qu'une simple 'chose vivante' ).
La conscience qui prend le risque de se dégager de son ancrage biologique et qui affirme le moi abstrait comme étant toute son essence dessine la figure du maître : c'est la conscience en tant qu'elle paraît échapper à l'esclavage de la vie. Inversement, l'esclave n'est autre que la conscience de soi qui affirme son attachement au corps et à la vie.
La dialectique du maître et de l'esclave se décrit ainsi ( historiquement et psychiquement ) : l'esclave travaille pour le maître qui, lui, jouit de son indépendance en consommant les objets que fabrique l'esclave. Mais la suprême indépendance du maître repose sur l'oubli de la dépendance qui est la sienne à l'égard de l'esclave. C'est par rapport à l'esclave que le maître est ce qu'il est. Tandis que de l'autre côté, par sa discipline à l'égard du maître mais surtout par son travail l'esclave acquiert progressivement son indépendance jusqu'à inverser les rôles. En travaillant en effet l'esclave appose sa " signature " sur les objets, il reconnaît donc dans les objets qu'il fabrique et dans le monde qu'il transforme la forme consciente de son activité. Ce que le maître lui a refusé : la reconnaissance comme conscience de soi, il l'acquiert lui-même par son travail, dans sa condition de servitude. Du coup l'esclave accède à une dimension plus haute et plus concrète de la conscience de soi. Il arrache son indépendance, marquant par là la dépendance dans laquelle était tenu sans le savoir ( ou sans vouloir le savoir ) le maître. Marx a loué Hegel pour ce résultat : " la grandeur de la Phénoménologie de Hegel et de son résultat final ( ... ) consiste en ceci que Hegel saisit la production de l'homme par lui-même comme un processus " ( Marx, Manuscrits de 1844, p.132 ).

Quant à la notion de conscience, l'exposé magistral de Hegel signifie bien que la maîtrise est une impasse. La figure du maître est en effet une figure abstraite ; c'est-à-dire que la position idéaliste faisant de la conscience une substance autonome, toute puissante et séparée du corps qu'elle soumet est une illusion qui masque la constitution réelle du sujet dans un jeu de dépendance-indépendance. C'est à partir de l'assujettissement qu'il faut penser le devenir sujet. La négativité, la dynamique du travail du négatif : c'est cela qui caractérise le sujet humain.


Assujettissement et devenir sujet.

À partir du cogito cartésien et de l'invention du concept moderne de conscience nous avons repéré une scission fondamentale dans la notion de sujet : scission du sujet transcendantal et du sujet empirique ( d'où l'impossibilité de connaître quelque chose comme un sujet 'en soi' ) ; fracture et incomplétude de la conscience dès lors qu'autrui disparaît ( d'où la mise en évidence du fait que le possible est tout aussi nécessaire au sujet humain que l'existence ) ; enfin, répétition au niveau du 'nous', c'est-à-dire au niveau de ce que les sociologues appellent la conscience collective et les philosophes l'intersubjectivité, de la structure d'opposition sujet-objet ( d'où une impossibilité apparente d'une autonomie de la conscience à l'égard de cette structure : le conflit qu'elle implique est notre être et notre destin ).

C'est pourquoi nous avons été chercher bien loin de la pieuse autonomie du cogito cartésien ce qui pouvait donner lieu à une production du sujet. Il faut insister sur ce terme de 'production'. Parce qu'avec lui se dessine ce que peut être une critique de la notion de sujet. Cette critique n'a pas pour ambition de condamner définitivement la notion de sujet comme 'illusion idéaliste' dont il faudrait se passer pour décrire les activités humaines. Il est vrai que, parmi ces activités, la connaissance scientifique, le travail, la politique et la création d'événements historiques doivent être étudiés pour eux-mêmes en l'absence d'une prétendue norme fondamentale et originaire que serait la conscience ou le sujet. Néanmoins, nous sentons qu'il y a bien de la différence entre ces deux énoncés : " l'homme est un animal rationnel " et " je suis un homme ". Dans le passage d'un énoncé à l'autre se dessine la substance du sujet, à savoir le processus par lequel l'homme assume et affirme son humanité comme ce qui est toujours à produire, à réaliser, à penser, mais à défendre aussi. Le sujet c'est donc ce processus singulier par lequel un homme affirme son être comme ce qui doit être. C'est une forme d'entêtement, d'obstination ( dans la Phénoménologie, Hegel emploie le terme allemand Eigensinnigkeit, littéralement 'unilatéralité') manifestée et manifeste à persévérer dans son être.

Or, ce processus est lui-même quelque chose de produit, l'effet d'une contrainte multiple ou, en tout cas, de certaines conditions de production. Nous avons repéré trois, trois grands modes de production du sujet qui recoupent les trois catégories de la théorie psychanalytique de Lacan : le symbolique, l'imaginaire et le réel.
[ Résumé de la topique lacanienne : 1) Le symbolique, c'est l'ordre du langage et, plus radicalement l'ordre lui-même ; c'est le Surmoi de Freud ou la Culture de Levi-Strauss. 2) L'imaginaire, ce n'est pas simplement l'illusion ou le rêve, c'est plutôt l'ensemble des variantes par lesquelles un individu prend place, de façon particulière, dans l'ordre. L'imaginaire est constitué à partir de l'histoire individuelle de chacun et c'est le support de la personnalité en tant que cette personnalité ne peut, pour chacun de nous, se confondre avec aucune autre. 3) Le réel est en marge du symbolique et de l'imaginaire. En tant que " causalité psychique ", le réel est l'analogue de la pulsion chez Freud. Le réel n'a un rôle constitutif pour le sujet que si l'imaginaire et le symbolique forment ensemble un écran entre le sujet et le réel. Cet écran est bien souvent le fantasme c'est-à-dire une structure fixe dans laquelle le sujet est mis en rapport avec l'objet de son désir. Le réel signifie donc l'objet du désir en général et désigne le désir comme désir désirant. Symbolique, imaginaire et réel sont ainsi la matrice du sujet. Cela ne veut pas dire que le sujet " disparaît ", mais bien plutôt qu'il est dépossédé d'une illusoire autonomie, héritée de la tradition du cogito cartésien, et de la toute-puissance du penseur sur l'univers qui l'entoure. ]
Le mode de production symbolique a été repéré, avec Benveniste, comme étant celui du langage dans lequel et par lequel la subjectivité s'énonce et existe. Le mode de production imaginaire serait la fiction, analysée par Hume, de l'identité personnelle par laquelle un sujet se singularise comme sujet en distinguant son moi social de son moi 'intérieur'. Enfin, le mode de production réel signe la faillite de la figure de maîtrise de la conscience de soi par le jeu du désir et de la lutte pour la reconnaissance ( ce jeu conduit d'ailleurs Hegel à déterminer le rôle du travail dans l'accès à l'autonomie du sujet, le travail qui est justement l'activité à l'endroit de laquelle il est le plus juste de parler de 'mode de production' ).

Cette dernière dimension particulièrement, mais aussi les deux autres, nous conduit donc à penser qu'il n'y a pas de sujet, c'est-à-dire d'autonomie de ce sujet, sans assujettissement, c'est-à-dire un ensemble de contraintes exercées sur le sujet. Il suffit de penser à l'enfance et au rôle alors de l'apprentissage du langage, des règles de conduite, des diverses formes de disciplines ( à commencer par celles exercées sur les fonctions naturelles du corps : excrétion, alimentation, sexualité ), et aussi des sanctions symboliques ou réelles dans la lente maturation de l'individualité pour saisir combien la relation assujettissement-devenir sujet ( ou désassujettissement ) est concrète et fondamentale. Toute la difficulté est de comprendre comment l'état d'assujettissement est en même temps la condition d'un désassujettissement, c'est-à-dire de l'affirmation libre d'un sujet contre cet état. On n'accède à l'autonomie qu'en se soumettant à un pouvoir. La dialectique du maître et de l'esclave illustre bien ce retournement où le pouvoir qui apparaît d'abord comme externe, imposé au sujet, le contraignant à la subordination, devient une forme psychique assumée qui constitue l'identité à soi du sujet. Hegel montre bien alors que le sujet c'est du négatif, c'est ce qui travaille toujours à l'effacement de sa constitution.

Mais Hegel écrit aussi dans les Principes de la philosophie du Droit ( 1821 ) : " ce qu'est le sujet, c'est la série de ses actions " ( §124 ). C'est alors que nous quittons le point de vue abstrait et conceptuel de la conscience et du sujet pour nous engager dans une réflexion sur l'activité du sujet et les différentes fonctions qu'il assume ou qu'on lui fait assurer dans l'espace social en général.

 

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