Bachelard a défendu la thèse selon laquelle, dans la recherche scientifique, " l'immédiat doit céder le pas au construit " ( La philosophie du non, p.144 ). Mais si l'objet de science est 'construit', comment la science s'assure-t-elle de la pertinence de cette construction ? Si la science " dit le vrai " ( Canguilhem ), et si la vérité est bien la conformité entre ce qui est dit et ce sur quoi l'énoncé porte, alors ne doit-on pas plutôt dire que la science se soumet à l'objet qu'elle étudie et, en général, au réel dans son ensemble ?
C'est là l'éternelle querelle entre 'réalistes' et 'nominalistes' : selon les premiers, le monde 'extérieur' existe, a une réalité à laquelle nous pouvons accéder, et la connaissance consiste à appréhender les objets de ce monde extérieur, à l'analyser ( le décrire, le mesurer, etc... ) et à en découvrir les rapports avec d'autres objets. En conséquence de quoi le sujet connaissant doit " faire abstraction de lui-même ", et se contenter de se 'conformer' à l'objet, à la réalité, et même de se soumettre à son objet. La connaissance devra donc être parfaitement adéquate à l'objet. Tandis que d'après les seconds, l'objet tel qu'il est ( 'en soi' ) nous est plus ou moins inaccessible, et, dans la position nominaliste la plus 'dure', il faut nous écarter absolument des " intuitions premières ", qui sont trompeuses et subjectives, et construire, créer un objet scientifique qui s'éloigne de plus en plus des 'objets réels' appréhendés dans l'expérience courante et devient un objet purement rationnel.
La science moderne nous montre de plus en plus d'exemples d'objets scientifiques créés de façon rationnelle, non pas par l'observation ni même par des expériences, mais à partir de théories élaborées rationnellement et qu'on applique ensuite à la réalité. Y a-t-il lieu de distinguer deux niveaux de science ( celui de la science élémentaire, réaliste, et celui des sciences modernes, qui s'éloignent de l'expérience courante ), ou bien les deux tendances extrêmes ne peuvent-elles pas être nuancées ?I En vertu d'une exigence de conformité au réel, les sciences devraient se soumettre à leurs objets.
1) La position empiriste : toute connaissance nous vient d'abord des sens. Certes, dans la moindre expérience sensible l'esprit intervient et s'adonne à un certain travail : abstraction, généralisation, formation de concepts. Mais justement, des bons concepts doivent marquer les vrais caractères communs entre les objets et doivent donc être conformes à l'ordre de la réalité.
2) Dès les premières recherches scientifiques, c'est l'observation attentive d'un phénomène et de ses variations qui permet d'aboutir aux premières lois ( cf. l'astronomie ou la loi d'Archimède sur la poussée dans un liquide ). Il y a une grande part de description dans les sciences ( cf. l'anatomie, la botanique ), et même si le nécessaire travail de classification s'éloigne de la simple observation en établissant un ordre spécifique, il semble que la recherche scientifique se contente d'approfondir l'expérience courante en y associant méthode, esprit critique, rigueur pour découvrir un ordre 'naturel'.
3) Le scientifique, grace à sa méthode expérimentale ( qui fait intervenir la raison, mais à l'occasion d'une expérience qui est la garante de son objectivité ), ne se soucie pas vraiment de ce qu'est l'objet 'en soi', ni même de son existence ou de son inexistence. Seule compte la conformité à l'objet tel qu'il se " présente " à nous. Son travail consiste alors à élaborer la réalité, à la mettre en ordre, cette 'mise en ordre' étant considérée comme fidèle aux lois de cette réalité elle-même. Cette fidélité est attestée par la vérification, qui soumet la nature à des questions.II En quel sens la connaissance scientifique crée son objet.
1) L'esprit humain n'est pas passif devant l'objet. L'objet scientifique est un objet élaboré, transformé, radicalement différent de l'objet tel qu'il nous est 'donné' dans l'expérience courante - et même il peut être totalement créé par le travail de l'esprit. Ainsi l'opposition n'est plus entre la réalité ( l'objet en lui-même ) et son explication ( construction mentale 'autour' de l'objet ), mais entre l'expérience courante et la théorie élaborée, essentiellement rationnelle.
2) Exemple : les objets mathématiques. L'espace mathématique n'a rien à voir avec l'espace perçu : il est isomorphe ( alors que l'espace perçu est différencié : droite, gauche, haut, bas, devant, derrière ), sans mesures numériques ( on utilise des unités conventionnelles, sans approximation : l'égalité de deux segments est parfaite ), représentable abstraitement par des figures mais aussi par l'algèbre ( alors qu'il y a dans l'espace perçu des effets de perspective et des illusions optiques ), il est sans qualités ( à la différence de l'espace 'concret' et coloré ). De même, en physique il s'agit d'inventer des relations qui ne sont pas des objets de perception : ainsi, si les rapports de succession constante peuvent être simplement observés ( soumission à l'objet ), le rapport de causalité appartient au monde de l'esprit.
3) La physique moderne va jusqu'à créer certains objets : des particules qui ne sont pas des objets de l'expérience, ni directement ( non accessibles aux sens ) ni indirectement ( par leurs effets ). Ils sont les résultats de théories ( les neutrinos par exemple ). L'objet scientifique est en ce sens incorporé dans un corps de concepts rationalisés et prend une 'profondeur' que n'a pas l'objet de l'expérience courante. Par exemple, le noyau de l'atome n'est pas simplement le centre géométrique de la structure de l'atome, autour duquel les éléctrons 'tournent', mais aussi un centre dynamique, un groupement de particules chargées électriquement ou électriquement neutres, etc : cet objet s'enrichit de toutes les nouvelles perspectives qu'ouvrent les déplacement des théories : atomisme chimique, physique, électrique, etc. Cette profondeur de l'objet scientifique n'est pas " découverte " mais inventée par le savant, selon les besoins de la théorie.III Les objets scientifiques ne sont pas pour autant des fictions fantaisistes, et il vaut mieux parler de rationalisme appliqué ( Bachelard ).
1) Ni l'empirisme pur ni le rationalisme pur ne peuvent rendre compte de façon satisfaisante de la science, du travail scientifique, ni même en fait de la connaissance courante. Si la science se soumettait vraiment à l'objet, elle n'avancerait guère : elle en resterait à des descriptions et ne pourrait jamais déboucher sur une explication. Si elle créait totalement ses objets ex nihilo, elle risquerait de perdre toute emprise sur le réel, elle pourrait errer dans n'importe quelles chimères. À proprement parler, la science ne crée pas ses objets, mais on peut dire qu'elle les construit, ou plutôt qu'elle construit des ensembles d'objets et de relations à l'intérieur d'un 'montage' conceptuel historiquement déterminé ( cf. les différentes ruptures épistémologiques qui provoquent des réorganisations de concepts et des créations de nouveaux concepts ).
2) Il vaut mieux alors parler de 'notions' plutôt que d'objets scientifiques afin d'éliminer les intuitions courantes et les imageries chosistes. La notion de corpuscule ne se réfère pas à un objet correspondant, elle s'insère dans un contexte axiomatique, elle échappe au statut de 'chose' qui existerait'placidement', elle est un objet de pensée. La notion d'atome qu'utilise Bohr " se pose comme un arrêt d'imagerie métaphorique. Il faut prendre l'atome comme une institution de moyens mathématiques de la compréhension rationnelle des lois " ( Bachelard, L'activité rationaliste de la physique contemporaine, p.96 ). Il y a une séparation entre le réalisme scientifique et le réalisme commun, car les objets scientifiques sont plus ou moins réels suivant le rôle qu'ils jouent dans l'une ou l'autre des théories.
3) Cette différence de statut que peut prendre l'objet scientifique, et la variation en réalité qu'il peut subir montre bien que par construction des objets scientifiques il faut entendre que ceux-ci sont des résultats d'une dialectique entre le rationnel et l'expérimental. Le travail rationnel, si loin qu'il aille par rapport à la réalité de l'expérience courante, n'est jamais un travail purement rationnel : il s'appuie toujours sur une expérimentation, sur des techniques ( mais des techniques qui ne sont pas 'empiriques', qui sont pénétrées de théories ). Le " rationalisme appliqué " n'est ni un simple rationalisme ni un simple empirisme. Il est le fait d'une dialectique où la raison 'colle' au réel ( un réel " profond ", le réel des structures du monde ) grâce à l'aspect technique de la recherche, et l'expérimentation 'décolle' du réel empirique grâce à la rationalité du dispositif expérimental." La science va au réel, elle n'en part pas ", disait Bachelard. Si au commencement la connaissance semble se soumettre à l'objet elle s'en éloigne bientôt en le déformant et en le construisant. La science crée des objets, elle est une activité rationalisante. Mais en même temps on ne peut séparer la raison de la pratique technique. La fusion avec la pratique reste une exigence, non pas seulement de vérification, mais aussi de validité des théories.