Le monstre.

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Parmi les Premiers Écrits de Bataille, il y a un remarquable petit article consacré à 'l'informe' où l'auteur écrit : " informe n'est pas seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant à déclasser, exigeant généralement que chaque chose ait sa forme. Ce qu'il désigne n'a ses droits dans aucun sens et se fait écraser partout comme une araignée ou un vers de terre " ( Oeuvres Complètes, I, p.217 ).
Partant du principe que la biologie depuis Aristote est une science classificatoire qui s'est perpétrée comme telle, on peut légitimement se demander si le monstre ne relève pas de ce genre informe qu'on ne peut classer dans le dictionnaire encyclopédique du vivant. Le monstre a-t-il voix au chapitre ? Est-il destiné au rebut de la science normale ? S'il n'y a de science que du général, le monstre dans sa singularité défectueuse perd ses droits à la classification, à l'intégration dans un genre. Inversement, faire valoir les droits du monstre à la classification n'est-ce pas reconnaître qu'il appartient à une forme, qu'il peut être constitué en genre et qu'il se soumet à une légalité ?
Or, comment soumettre à une légalité ce qui dans une Nature ordonnée est le signe le plus manifeste d'une contingence objective ? Georges Canguilhem le dit très bien : " l'existence des monstres met en question la vie quant au pouvoir qu'elle a de nous enseigner l'ordre ". Certes, la Nature ne saurait être le royaume de la nécessité, et la contingence y a bonne part. Sont ainsi contingentes, à l'intérieur de ce monde qu'Aristote qualifie de sublunaire, les choses dont le cours n'est pas prévisible de façon absolue et certaine, les choses dans lesquelles il y a de l'accidentel et où la régularité est sujette à beaucoup d'exceptions. " To endechomenon allôs echein " : le contingent est ce qui a la possibilité d'être autrement qu'il est. Ce qui veut dire qu'il exclut la nécessité, non la détermination. Cependant, le monstre est retors à la détermination. Communément, la matière d'un individu désigne le relatif inachèvement qui le caractérise, c'est-à-dire son aptitude à devenir autre ; la matière est donc principe de contingence : en dépit de la fixité de la forme qui l'informe elle implique une part d'indétermination, de désordre et d'imperfection. Mais le monstre, qu'est-ce sinon la révolte de la matière sur la forme ? Il relève d'une contingence non comprise, non intégrable dans une légalité, non prédictible. Le monstre c'est la négativité d'indétermination qui devient une négativité d'être, la suprême limitation. C'est donc l'incompréhensible.

Ce point de vue peut être atténué tout en restant dans un cadre aristotélicien. Dans la Génération des Animaux Aristote écrit en effet que " la monstruosité n'est pas nécessaire par rapport à la cause qui est en vue d'une fin, ni par rapport à la causalité de la fin, mais elle est nécessaire par accident " ( IV, 3, 767b 13 ). Voilà qui est intéressant : " nécessaire par accident "... Que signifie cette expression ? Le monstre serait un échec nécessaire par rapport au monde ? Par rapport ou à l'égard du monde, car l'accident tient sa nécessité d'une exigence d'intelligibilité de l'ensemble 'monde'. Sans accident en effet le monde ne serait pas ce qu'il est. Mais après tout, nous l'avons dit, le monde peut très bien être autre qu'il n'est ( au moins en ce qui concerne le monde sublunaire ). L'échec n'est que le signe de la contingence. Un monde sans monstre est tout à fait concevable ( cela n'implique pas contradiction ). Mais, si on va par là, on pourrait aussi très bien concevoir un monde ne comportant aucune imperfection, aucune puissance négative ou passive : un monde sans femelles par exemple, puisque celles-ci sont une figure de l'impuissance ( adunateï ), un monde qui ferait l'économie de l'imparfait et du contingent. Ce serait là un bien étrange monde, un monde identique à son principe, où l'être serait tout ce qu'il peut être, et où il n'y aurait ni mouvement ni matière à animer... Mais ce monde n'est pas le monde réel.
Si l'échec ( si le monstre ) est nécessaire par accident c'est parce qu'il est indissociable d'une compréhension du monde tel qu'il est. Et la téléologie qui régit le monde aristotélicien a pour condition d'efficience l'imparfait et l'inachevé. Car si la fin de l'être est une tension vers la perfection ou l'achèvement, alors l'imparfait est une des conditions de l'existence d'une finalité dans la Nature, le substrat négatif qu'il faut dépasser dans le procès d'accomplissement des étants. Alors, en tant que figure paradigmatique de l'impuissance, de l'imperfection, de la contingence objective, le monstre est nécessaire à l'intelligibilité de l'ensemble 'monde' et de son principe téléologique. Même s'il échappe à l'immanence de ce principe en lui, le monde s'avère nécessaire à la compréhension de la phusis, de la vie et de son développement. Ainsi, pour reprendre les termes de Canguilhem, l'existence des monstres n'empêche pas la vie de nous enseigner l'ordre, le monstre contribue au contraire à cet enseignement, même s'il s'agit d'une contribution par défaut.

Que le monstre puisse intervenir comme moyen d'intelligibilité du monde tel qu'il est, et surtout tel qu'il est analysé par le procès encyclopédique de la science, cela peut paraître paradoxal. Il nous faut distinguer une analytique scientifique ( le monstrueux dans l'élaboration d'une science ) d'une analytique de l'imagination ( le monstrueux tel que j'en ait le sentiment imaginaire ). Cette distinction s'impose parce que l'imagerie populaire ancre le monstre dans le registre du fantastique et du merveilleux. Le fantastique fait monde. Est-ce à dire que le monstre a un monde qui lui est propre, bien différent ( et souvent divergent ) de celui qui fait l'objet de la science ?
Il faut tout d'abord souligner que, contrairement à ce qu'on a pu parfois affirmer de l'animal, le monstre n'est pas " pauvre en monde " ( Heidegger ). Il incarne un collectif à lui tout seul. Il est un " recensement complet des possibilités naturelles " ( Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, p.360 ). " On peut dire que tout merveilleux tératologique est merveilleux totalisant et que cette totalité symbolise toujours la puissance faste et néfaste du devenir " ( idem ). Le monstre est symbole de totalisation. Ce qui ne veut pas dire qu'il est le regroupement de tout le possible ; mais il est un assemblage disparate de virtualités ayant pour vocation à représenter une totalité. Le merveilleux c'est cet aspect polymorphe du monstre qui se veut polysymbolique. Pensez au dragon de " La chute de la maison Uscher ", la nouvelle d'Edgard Poe. Le récit élude la description morphologique du monstre, mais il apporte cependant tout un complexe de répulsions instinctives liées à la vision de la monstruosité, tout un assemblage de " terreurs fragmentaires " faisant appel à des registres symboliques aussi distincts que ceux de la nuit, de la bête, de l'eau, etc... Le dragon totalise ces virtualités dans sa représentation, et c'est là sa monstruosité. Pour reprendre ce que dit Gilbert Durand, le monstre, qui a vocation à devenir un archétype de l'imagination collective, " vient résumer et clarifier les sémantismes fragmentaires de tous les symboles secondaires " ( idem, p.106 ).
À un correspondant qui lui avait demandé la 'recette' de fabrication d'un monstre Léonard de Vinci répond qu'il suffit de procéder à un assemblage le plus hétéroclite possible d'organes appartenant à des animaux distincts ( pensons à la Chimère ). Pourquoi en effet ne pas utiliser ce que la nature nous offre à voir dans son infinie diversité ? Cette technique poussée à l'extrême donne les Grylles de Jérôme Bosch. Ce qui est intéressant c'est cette question de l'assemblage, un peu sur le mode du bricolage. Il n'est pas indifférent qu'un siècle qui maîtrise parfaitement la perspective en art, qu'un siècle d'ingénieurs, qu'un siècle qui découvre aussi le principe galiléen de la fondation de la mécanique par les mathématiques - il n'est pas indifférent donc qu'un tel siècle pose le problème de la composition picturale du monstre en ces termes d'assemblage d'organes disparates.

Reformulons le problème. Partant du principe que le monstre est organique, il répond de toute évidence à une certaine définition de l'organisme, et en particulier à un certain rapport tout-parties spécifique au vivant. Il nous faut déterminer ce rapport. Nous avons bien dit partant du principe que le monstre est organique. Jusqu'à présent nous avons considéré ce principe comme admis sans pour autant le mettre à jour. Le mot est de Canguilhem : " il faut réserver aux seuls êtres organiques la qualification de monstres ". Il n'y a pas de machine monstre. Voilà qui est intéressant, parce qu'avec la machine il est bien question d'assemblage, au moins dans le cas des machines complexes. Le monstre c'est l'écart, la non conformité à la mesure, au moule, au modèle, à la structure ; écart par défaut ou par excès. Le monstre est organique puisque c'est la cohésion du vivant, au sens où celui-ci est traversé par une finalité interne, qu'il heurte et maltraite. Dans une machine, nous dit Kant, " une partie existe pour une autre, mais ce n'est pas par cette autre partie qu'elle existe " ( Critique de la faculté de juger, §65, p.193 ). Le terme par désigne un rapport de production : dans un organisme les parties se produisent les unes les autres, réciproquement, et c'est pourquoi non seulement le vivant se produit lui-même dans la croissance mais il peut aussi, dans certaines circonstances, remplacer les parties qui lui ont été ôtées, ou corriger les déficiences d'un organe par l'intervention d'un autre ( vicariance ), ou encore séparer les parties lésées : autant d'aptitudes qui relèvent selon Kant d'une " force formatrice ". Une autre raison pour laquelle il n'y a pas de machine monstre, c'est qu'" il n'y a pas de distinction du normal et du pathologique en physique et en mécanique " ( Canguilhem, La connaissance de la vie, p.118 ).
Le monstre est un vivant. Et s'il est possible de lui appliquer un jugement de valeur c'est donc que le vivant a une certaine valeur. La valeur d'un vivant - au sens fonctionnel et non moral - c'est sa viabilité sous une multitude de formes. La différence entre l'organisme normal et l'organisme monstrueux c'est que ce dernier semble avoir une carence d'avenir : le monstre est généralement pauvre en avenir, même s'il peut arriver dans l'histoire du vivant ( l'évolution ) que l'exception devienne la règle. Mais c'est un fait que " la vie est pauvre en monstres ".
Nous avons fait du chemin dans notre tentative de caractérisation du monstre et ce chemin aboutit présentement à une ouverture : le monstre peut être intégré à l'échelle continue des êtres ; le monstre n'est donc pas une discontinuité incompressible dans l'ordre du vivant. Une passerelle se dresse entre l'anomal ( de anomalie ) et le normal...et cette passerelle tient le choc. Il nous faut pour finir peser la portée philosophique de ce changement de décors.

Tout d'abord, on ne peut que constater avec Canguilhem que le monstre reçoit une acception nettement différente selon que le vivant est défini comme système de lois ou bien comme organisation de propriétés. Dans le premier cas le singulier, l'écart est identique à l'échec, et l'infidélité ne peut être résorbée dans la légalité. Dans le second cas, l'anomal relève moins de l'accidentel que de l'identité à soi de l'individu monstrueux au regard du genre.
Nous dirons ensuite que selon que l'on caractérise le monstre comme anecdote sordide ou comme obstacle concret à la science, le contenu mais aussi la démarche et les principes d'une connaissance du vivant changent du tout au tout. À un moment donné la pensée biologique constitue le monstre en problème et en obstacle, avec tout ce que cela implique d'élaboration théorique de l'objet de science et de développement de phénoméno-techniques appropriées. C'est un tournant, une véritable rupture ( peu importe que cette rupture se soit étalée sur quasiment un siècle ! ). Ce qui importe du point de vue épistémologique c'est que, comme nous l'avons dit, contenu, démarche et principes changent : épigenèse au lieu de préformation, biologie expérimentale au lieu de biologie descriptive, profondeur plutôt que surface ( c'est-à-dire considération du germe plutôt que de la forme ).
Car on a longtemps pensé que la génération du vivant se résumait à la reproduction à l'identique d'une forme, conformément au fixisme aristotélicien ( dont la conséquence est qu'il n'y a pas d'histoire des formes ). Puisque le monstre n'était en aucune façon adéquat à ce concept de la perpétuation de la forme il ne pouvait relever que de l'accidentel dans un univers de belle rectitude. En contre-pied total à cette conception Maupertuis développe une idée de l'évolution des formes du vivant par succession d'écarts : " ne pourrait-on pas expliquer par là comment de deux seuls individus la multiplication des espèces les plus dissemblables aurait pu s'ensuivre ? Elles n'auraient dû leur première origine qu'à quelques productions fortuites, dans lesquelles les parties élémentaires n'auraient pas retenu l'ordre qu'elles tenaient dans les animaux pères et mères : chaque degré d'erreur aurait fait une nouvelle espèce : et à force d'écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui " ( Système de la Nature, p.164 ). L'écart est producteur. Lorsque Darwin imposera le concept de variation dans l'histoire du vivant il sera en quelque sorte dans la continuité de Maupertuis. On retiendra en tout cas que cette conception est incompatible avec une théorie de la génération de type préformatif. Ce qui est alors intéressant, c'est le fait qu'une caractérisation du monstre sous l'angle de sa causalité productrice fasse dans une certaine mesure pencher la balance du côté de l'épigenèse.
Ce qui se passe en définitive avec cette rupture, on le qualifierait volontiers de processus de 'naturalisation' du monstre, une sorte de sursaut de la nature naturante. Entre parenthèses, cette naturalisation a des effets pratiques non négligeables : ainsi le monstre devient-il objet de droit, et il faut bien codifier les conséquences de la monstruosité et établir une jurisprudence des monstres contre l'arbitrage social ( cf. Foucault, Les anormaux, cours au Collège de France ). Témoigne de cette naturalisation du monstre la naissance, au XIXème siècle, de la tératologie sous l'égide de Geoffroy Saint-Hilaire pour qui " il n'y a pas d'exceptions aux lois de la nature, [mais] des exceptions aux lois des naturalistes ". Une étude systématique des monstruosités lui permet de définir des mécanismes propres au surgissement des anomalies. La tératologie expérimentale permet en outre de créer des monstruosités, ce qui signifie que leur mécanisme de production est non seulement analysé et classé mais aussi qu'il est reproductible à l'aide d'un certain nombre de manipulations. Cela présuppose qu'il existe des agents tératogènes spécifiques. La reproductibilité de la singularité marque la naturalisation du monstre, l'assimilation de la figure 'monstre' dans les sciences de la vie, sa fidélisation à un régime causal non contradictoire à celui du normal.
En quoi le monstre est-il encore " erreur " au regard du normal ? L'anomalité est fondée dans la structure originaire de l'organisme. Si le monstre est erreur, il est erreur de décodage du message génétique, coquille dans la reproduction du " texte ". Voilà ce que nous pouvons dire sur la valeur épistémologique du monstre et son importance décisive dans l'évolution de la pensée biologique.

 

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