Le midi de la vie.

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La vie est un processus. C'est-à-dire que toute détermination positive d'un état ou d'une forme de la vie est en même temps grevée de la négativité propre à l'ensemble du processus. L'arbre est la suppression de la graine, le fruit est la négation de l'arbre. La litanie est connue, qui alimente les innombrables descriptions de la nature à l'aune des causes finales. On projette si aisément sur le plus fruste état balbutiant du vivant les catégories du devoir être, et la mort comme terminaison inéluctable de tout développement nous semblant apposer son sceau à la moindre promesse de vie, qu'on forge à bon compte une morale naturelle sensée prévenir nos déraisonnables prétentions par le rappel de la contingence essentielle de notre existence. Mais est-ce vraiment la leçon que nous prodiguerait la vie en sa suprême sagesse ? Ces âges, ces époques ou saisons que nous prêtons en fait à une allégorie de la vie sont bien souvent les instruments moralisateurs d'une mortification du désir d'être. Or, c'est la vie elle-même que l'on mortifie ainsi. Car le désir d'être vise le surcroît d'être, il est une tendance immanente au vivant à être en surcroît. La vie est muette quant à sa processualité ; mais l'individu vivant lui donne voix par l'entremise de sa vitalité.

" Les véritables époques de la vie sont ces courts moments de halte, entre la montée et le déclin d'une pensée ou d'un sentiment tout-puissants. C'est là qu'il y a une nouvelle fois satiété : tout le reste est faim et soif - ou dégoût " ( Nietzsche, Humain, trop humain, II, Le voyageur et son ombre, 193 ). Cette maxime d'un Nietzsche encore empreint du pessimisme schopenhauerien nous fait entendre ce qu'est le midi de la vie : l'élision de la faim et de la soif, c'est-à-dire des expressions du manque et de l'altération qui qualifient l'être en l'amoindrissement de sa puissance d'être. Telles sont les ombres qui, lorsque le désir d'être marque le pas, transforment la vie en nuit. " The night is long that never finds the day " ( Macbeth, Acte V, scène III ). Le midi, moment où le soleil est au zénith, est le temps où les ombres sont les plus courtes. C'est le temps de la satiété et de la vitalité, de la grande santé.
Qu'est-ce qui définit la santé de la vie au midi ? Elle est une confiance en soi physiologique face à l'épreuve de la maladie. Celui qui est sain est aussi normal, parce qu'il confronte ses normes de vie, et les mesure, à ce qui peut éprouver sa santé. En ce sens, le midi de la vie est un état de normativité ( l'expression est de Canguilhem ), c'est-à-dire une capacité de mettre en question les normes habituelles, de leur faire subir des crises. La normativité est la puissance de changer d'ordre normatif. C'est en ce sens que le midi de la vie est un état éthique : évaluation des normes, dissipation de la terreur et des ténèbres, liberté dans la nécessité. C'est en ce sens aussi que le midi peut être aurore, accession à un nouvel ordre de valeurs où le désir d'être est vertu première. " Celui dont l'âme aspire à vivre toute l'ampleur des valeurs et des aspirations qui ont prévalu jusqu'alors, à faire le périple de toutes les rives de cette 'Méditerranée' idéale, celui qui veut savoir par les aventures de son expérience la plus personnelle ce qui se passe dans l'âme d'un conquérant et d'un explorateur de l'idéal, dans l'âme d'un artiste, d'un saint, d'un législateur, d'un sage, d'un savant, d'un homme pieux, d'un devin, d'un homme divinement mis à part, d'ancien style : celui-là a besoin en tout premier lieu d'une chose : la grande santé - cette sorte de santé que non seulement on possède, mais que l'on acquiert et que l'on doit encore acquérir sans cesse, parce qu'on l'abandonne à nouveau, qu'on ne cesse pas de l'abandonner à nouveau, qu'il faut l'abandonner... " ( Nietzsche, Le gai savoir, 382 ). C'est la même grande santé ( faut-il s'en étonner ? ) qui échoit au sage de Spinoza sous le nom de contentement intérieur. Voici comment se conclue l'Éthique : " L'ignorant, outre qu'il est de beaucoup de manière ballotté par les causes extérieures et ne possède jamais le vrai contentement intérieur, est dans une inconscience presque complète de lui-même, de Dieu et des choses et, sitôt qu'il cesse de pâtir, il cesse aussi d'être. Le Sage au contraire, considéré en cette qualité, ne connaît guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécessité éternelle conscience de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d'être et possède le vrai contentement. Si la voie que j'ai montré qui y conduit, paraît être extrêmement ardue, encore y peut-on entrer. Et cela certes doit être ardu qui est trouvé si rarement. Comment serait-il possible, si le salut était sous la main et si l'on y pouvait parvenir sans grand-peine, qu'il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare " ( Éthique, V, XLII, scolie ; le rapprochement des deux textes congédie une interprétation spiritualiste du livre V ).

Aussi, le midi de la vie, état de la grande santé ou du contentement intérieur, exprimant dans l'individu sa normativité ou son salut ( tous ces termes sont réciproquables ), est-il aussi une sorte de saillie de la vie hors du temps. Le midi de la vie n'est pas intégrable à un syllogisme logique et temporel par lequel, comme le voulait Hegel, l'individu s'affirmerait comme concept universel ( c'est-à-dire disparaîtrait ). Il est plutôt l'accès à une dimension d'éternité dont nous pouvons faire l'expérience ( nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels, disait Spinoza ). Les ombres que l'expérience du midi dissipe comme étant les ténèbres de l'ignorance sont sous le rapport de la durée : le remords ou regret du temps passé, la crainte ou l'espoir du temps à venir. L'acmé du sentiment d'être n'appartient pas à ce régime de la durée, il est comme une flèche d'éternité en l'être par rapport à l'arc temporel de la course du soleil. Être en plénitude d'être c'est en effet, littéralement, ne plus durer, ou encore : ne plus pâtir et vivre d'une vie fugitive comme " une ombre en marche " ( Macbeth, Acte V, scène V ). Dante a fort bien marqué ce contraste dans sa Divine comédie. L'incipit décrit le poète errant dans une forêt, image de l'ignorance et de l'erreur : " Sur le milieu du chemin de la vie je me trouvai dans une forêt sombre : le droit chemin se perdait, égaré " ( L'Enfer, Chant I ). Mais parvenant enfin à retrouver Béatrice, et souscrivant aux prières de Saint Bernard il est, dans les derniers vers, accueilli par la Grâce divine ; son désir et sa volonté deviennent à l'unisson des lois de Dieu par lesquelles tout se meut dans l'univers : " Ici ma fantaisie succomba sous l'extase. Mais déjà commandait aux rouages dociles de mon désir, de mon vouloir, l'Amour qui meut et le Soleil et les autres étoiles " ( Le Paradis, Chant XXXIII ). Il est à noter que l'accès de Dante à l'éternité, à un midi inenvisageable dans une vie d'ombres et de craintes, est le fait d'une défaite et non d'une conquête : le poète est vaincu par " une croissance de force ", par l'Amour ( cf. Éthique, IV, XLVI, scolie ), et il est donc heureux de cette défaite qui est le fait, en lui, de quelque chose qui le dépasse, qui est plus fort que lui.

Le midi de la vie désigne donc en nous l'ouverture à l'expression de tendances propres à notre agir productif mais qui dépassent la détermination de notre être sous l'angle d'une temporalité homogène. C'est une praxis de l'éternité qui se fait jour dans la vie au midi. " Être dans l'éternel signifie être dans la production " ( Negri, Kaïros, Alma, Venus, p.44 ). S'il faut entendre par production l'ensemble de la Nature Naturante de Spinoza ( cf. Éthique, I, XXIX, scolie ) qui ne peut être l'expression que d'une essence éternelle, alors le midi de la vie pour nous, modes finis de cet ensemble productif, est une saillie de l'éternité en notre être, pour autant que nous saisissons adéquatement, hors le temps et l'espace, la dimension productive de notre puissance d'exister. Si bien que le midi de la vie n'est pas un état compris dans la durée spatialisante du processus vital. Vouloir l'insérer dans la durée prêterait aux mêmes contradictions que de s'évertuer à penser une montagne sans vallées. Le midi de la vie est une saillie de l'éternité par laquelle notre corps a en son pouvoir d'accueillir de nouvelles normes physiologiques, notre entendement d'expérimenter, par un certain mode du penser, l'éternité enveloppée dans son essence actuelle. Mais, demandera-t-on, qui est capable du midi ? Bonne question !

 

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