"La preuve du pudding, c'est qu'on le mange" (Engels)

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Cette citation célèbre d'Engels est tirée d'un ouvrage de vulgarisation consacré au matérialisme historique, Socialisme utopique et socialisme scientifique. Dans la préface de l'édition anglaise ( 1892 ), le compagnon de fortune de Marx s'attaque à une tendance philosophique propre aux anglais, de tradition humienne, mais qu'Engels répugne à qualifier d'empirisme : il lui préfère une dénomination plus large, l'agnosticisme. Importer la lutte de classe en philosophie c'est, habituellement, désigner deux camps : le matérialisme et l'idéalisme. Cependant, il y a aussi une forme de " matérialisme honteux " ou d'idéalisme masqué, l'agnosticisme, que Lénine a sans doute le mieux défini : " matérialistes, nous qualifions avec Engels les kantiens et les disciples de Hume d'agnostiques parce qu'ils nient la réalité objective en tant que source de nos sensations. Le mot agnostique vient du grec : a, préfixe négatif, et gnosis, connaissance. L'agnostique dit : J'ignore s'il existe une réalité objective reflétée, représentée par nos sensations, et je déclare impossible de le savoir " ( Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, p.118 ). Et un peu plus haut : " pour le matérialiste, c'est le monde extérieur dont nos sensations sont les images, qui est 'donné en fait'. Pour l'idéaliste, c'est la sensation qui est 'donnée en fait', et le monde extérieur est déclaré 'complexe de sensations'. Pour l'agnostique la sensation est également 'immédiatement donnée', mais il ne va pas au-delà, ni vers la théorie matérialiste de la réalité du monde extérieur, ni vers la théorie idéaliste qui considère ce monde comme notre sensation " ( idem, p.101 ).
En d'autres termes, lorsque Engels évoque la 'preuve du pudding' il pense trancher le doute agnostique quant à la possibilité de connaître le monde extérieur et objectif en invoquant le critère marxiste de la pratique. Par là, Engels n'a pas d'autre but que de restituer le 'Kampfplatz' ( le champ de combat ), la lutte de tendances, en formulant une réponse idéologique à une question dont le présupposé est idéologique. Citons le passage in extenso :
" Notre agnostique admet aussi que toute notre connaissance est basée sur les données fournies par les sens : mais il s'empresse d'ajouter : 'Comment savoir si nos sens nous fournissent des images exactes des objets perçus par leur intermédiaire ?' Et il continue, en nous informant que, quand il parle des objets ou de leurs qualités, il n'entend pas en réalité ces objets et ces qualités dont on ne peut rien savoir de certain, mais simplement les impressions qu'ils ont produites sur ses sens. Voilà certes un genre de conception qu'il semble difficile de combattre avec des arguments. Mais avant l'argumentation était l'action. Im Anfang war die Tat. Et l'action humaine a résolu la difficulté bien avant que la subtilité humaine l'eût inventée. The proof of pudding is in eating " ( Socialisme utopique et socialisme scientifique, p.30 ; extrait aussi publié in Marx, Engels, Études philosophiques, p.232 ).
Manger le pudding serait mettre un point d'arrêt pratique à la question de droit où s'engouffre l'idéalisme : de quel droit jugeons-nous que ce que nous sentons existe tel que nos sens nous en instruisent ? La pratique, dans sa réussite, montre bien une compatibilité entre les impressions sensibles et le monde extérieur, donc il est oiseux de mettre en doute notre prétention à connaître le monde extérieur. Kant avait inventé la chose en soi pour assurer les phénomènes ; mais pour l'agnostique il n'y a même pas de chose en soi, et aucune assurance de compatibilité. Hors ce doute, il se conduit en tout comme un matérialiste, c'est-à-dire comme si la compatibilité était effective et le reflet adéquat. Cependant, il donne prise à la tendance idéaliste qui vient occuper le terrain libéré par la suspension du matérialisme. Engels répond en réaliste absolu, sans aucune précaution, justement pour boucher la brèche ouverte par les précautions agnostiques. Mais affirmer qu'il y a reflet parce qu'il y a pratique réussie c'est, bien sûr, assumer le présupposé idéologique du réalisme naïf. C'est donc investir par l'idéologie ( et non par la théorie matérialiste ) le combat idéologique qui a lieu en philosophie, et principalement dans la philosophie spontanée des savants ( Engels répond en effet à des savants : Huxley et Spencer, tout comme Lénine répondra plus tard à des savants : Mach et ses disciples russes ). Faire une réponse idéologique c'est tout simplement s'en tenir à la production d'une image inversée des positions du camp adverse. Or, faire de cette image inversée la garantie du reflet, comme le fait Engels, c'est prendre l'idéologie pour argent comptant et, assurément, verser dans le dogmatisme. Cela a peut-être un intérêt pour la lutte, mais ne produit pas une résolution théorique du problème de la connaissance. On aurait donc tort de s'en tenir là, et nous pouvons adresser à Engels le même reproche que Lénine formula à l'encontre des agnostiques : il ne va pas au-delà.

La question n'est donc pas de récuser la pratique. La question est de formuler une pratique théorique qui réponde au problème de la connaissance du monde extérieur du point de vue matérialiste.
Tout d'abord, nombre d'activités courantes et la façon dont les hommes aménagent leur rapport au monde coupent court, il est vrai, aux spéculations des 'philosophes' en tout genre dont on peut se demander si, en définitive, ils ne prennent pas un malin plaisir à " tomber au fond du puis " ( pour prendre l'exemple célèbre de Thalès ) ! Ainsi Diogène se contente-t-il de faire quelques pas pour réfuter l'argument de Zénon selon lequel le mouvement n'existe pas : " on posait à un des Cyniques une objection à l'encontre du mouvement : sans rien répondre, il se leva et se mit à marcher, démontrant ainsi par les faits et l'évidence que le mouvement peut vraiment exister " ( Sextus Empiricus, Hypotyposes Pyrrhoniennes, III, 66 ). " Les gens ordinaires préparent des voyages sur terre et sur mer, construisent des navires et des maisons et font des enfants en ne prêtant aucune attention aux raisonnements concernant le mouvement et la génération " ( idem, II, 244 ). La vie sociale est essentiellement pratique ( c'est ce que dit d'ailleurs Marx dans les Thèses sur Feuerbach, 8 ), et, de ce point de vue, les transactions quotidiennes avec le réel, les activités de production ou de consommation révèlent assez le pragmatisme ambiant.
Mais s'il est vrai qu'on ne mange jamais du Fruit, mais une pomme ou une banane, et si la quotidienneté du On constitue pour beaucoup un vis-à-vis tranquille avec le monde - qu'on n'interroge guère que " fort peu d'heures par an " lorsqu'on est, comme Descartes, philosophe ( cf. Lettre à Élisabeth du 28 juin 1643 ) - cela ne veut pas dire pour autant que la pratique garantisse l'ancrage de l'homme dans le monde objectif. L'occasionnalisme pratique qu'adopte Engels " prouve " tout et son contraire. Que la pratique soit riche en enseignements, cela ne fait pas de doute, puisque dans les effets de la pratique il y a toujours quelque chose de neuf qui mobilise notre intérêt et accroît notre expérience ; mais, par là même, parce qu'une pratique n'a pas de sens univoque, elle ne garantie rien. Croire alors que manger le pudding suffit à le prouver, ce n'est pas seulement prendre à la légère la question de la conformité de nos représentations du monde avec le monde tel qu'il est, c'est aussi méconnaître la pratique. " Suivre la pratique, et ne suivre qu'elle, c'est céder à l'illusion qu'elle constituerait un ordre fermé et autosuffisant ; c'est croire au fond que, pleine d'elle-même et exempte de lacunes, allant droit vers ses objectifs, elle édicte spontanément des lois auxquelles il ne resterait plus qu'à s'appliquer, sans s'y impliquer, sans les discuter, ni chercher à les modifier. Ce qui revient à rester extérieur à la pratique, en renonçant à participer à son incessante transformation de soi " ( P. Macherey, Histoires de dinosaure, p.155 ). Ironie du sort : le meilleur moyen de manquer le sens matérialiste de la pratique comme activité de production, c'est d'invoquer la pratique comme suprême évidence.
" Le bel argument que la preuve du pudding c'est qu'on le mange ! Ce qui nous intéresse, c'est le mécanisme qui nous assure que c'est bien du pudding que nous mangeons et non une jeune éléphante au bain-marie, quand nous pensons manger notre pudding matinal ! " ( Althusser, Lire le Capital, I, p.72 ). À la rigueur, faire le pudding et savoir ce qu'on y a mis serait déjà plus probant que de le manger. Outre ces considérations triviales, s'il est évident que le scientifique dans sa pratique n'a cure de la question de droit de l'idéaliste, il est tout aussi évident que sa pratique n'est pas en elle-même une évidence de fait qui coupe court à la question de droit. De ce point de vue, l'opposition entre le réalisme et l'idéalisme est une dichotomie propre au champ de l'idéologie, non à celui de la production scientifique ou de la pratique théorique. Car ce qui compte dans ce dernier cas, c'est le mécanisme de production de l'objet de connaissance en tant qu'il coïncide avec l'objet réel, existant hors de la pensée. Prendre en charge ce problème revient à adopter enfin le point de vue matérialiste, dont la prémisse réaliste ( mais la prémisse seulement ) est que le réel préexiste à la pensée. C'est le point de vue qu'adoptait Marx, et que semble avoir oublié Engels avec son argument alimentaire : " le tout, tel qu'il apparaît dans l'esprit comme un tout de pensée, est un produit du cerveau pensant, qui s'approprie le monde de la seule façon qui lui soit possible, d'une façon qui diffère de l'appropriation artistique, religieuse, pratico-spirituelle de ce monde. Après comme avant le sujet réel subsiste dans son autonomie en dehors du cerveau " ( Contribution à la critique de l'économie politique, p.167 ).
Les connaissances sont, factuellement, un résultat, c'est-à-dire des effets de vérité que produit la théorie lorsque la pratique qu'elle met en oeuvre, qui enserre et collecte les déterminations concrètes du réel, témoigne de son accointance au monde tel qu'il est. Il faut donc entendre par pratique théorique à la fois l'aspect rationnel de la production de concepts, et l'aspect expérimental de l'application de la science. C'est dans ce doublet que le mode de production de l'objet de connaissance s'assure de l'objet réel. Le fait scientifique est construit, il est fait ( voir Bachelard ), sans que l'on puisse pour autant l'identifier avec le tout du réel ( perspective idéaliste ) ; la pratique est une transformation de la réalité, sans qu'elle garantisse en elle-même et à elle seule l'appropriation cognitive de l'objet réel ( perspective réaliste ). Engels a donc oublié que la pratique est un ajustement, et non l'alpha et l'oméga de la justesse.

 

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