La guerre est-elle "la continuation de la politique par d'autres moyens" (Clausewitz) ?

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" L'homme du commun ne comprend pas que 'la guerre est la continuation de la politique', aussi se contente-t-il de dire que 'l'ennemi attaque', que 'l'ennemi a envahi mon pays', sans se demander dans quel but on fait la guerre, par quelles classes elle est faite, en vue de quel objectif politique " ( Lénine, " Une caricature du marxisme ", Oeuvres Complètes, t. 23, p. 33 ). Si Engels, Lénine et Mao ont souscrit avec tant d'autres à la maxime de Clausewitz c'est sans doute avant tout parce que l'histoire leur semblait démontrer qu'entre guerre et politique, le 'et' a une valeur conjonctive désignant des natures proches. Mais ils y ont souscrit aussi parce que, selon eux, en toutes circonstances, même les plus sombres, la politique devait être " au poste de commande ". Avoir une conception forte de la politique entraîne évidemment une certaine lecture de l'histoire. C'est ainsi que la maxime de Clausewitz a pu servir à beaucoup de grille de lecture.

On objecte souvent qu'il y a une différenciation juridique de la violence selon qu'on se place du point de vue du politique ou de celui de la guerre, et que ces deux plans ne peuvent être appréhendés sous la même perspective. Mais on ne voit pas que cet argument abstrait confirme en fait la proposition de Clausewitz. Weber définit l'État comme " l'exercice de la violence légitime " ; c'est-à-dire qu'au sein de l'État la violence est instituée, canalisée par le droit : la violence politique est étroitement circonscrite par l'appareil juridique et, selon le régime, répond au critère de la légitimité ou simplement à celui de la légalité. L'état de guerre serait la sortie de cette juridiction instituée de la violence par une violence d'une autre nature. Faire la guerre c'est sortir de la violence par la violence. Mais on ne sort de la violence légitime que pour pouvoir l'affermir encore. Clausewitz dit très justement que la guerre est " un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté " ( De la guerre, p. 51 ). Or, sur quoi repose cette volonté d'assujettir que l'État fait sienne à un moment donné sinon sur le passage de la violence légitime du politique à un mode hégémonique, dirait Gramsci ? Toute guerre entre États se caractérise donc - défense ou attaque ( et peut-être encore plus défense ) - par le devenir hégémonique de la violence propre au politique. Faire la guerre c'est vouloir l'hégémonie de la violence, ou encore : vouloir la perpétuation, la préservation ou l'accroissement en puissance de l'exercice politique de la violence. De ce point de vue, le rapport entre guerre et politique est constitutif.
On pourrait être tenté de dire que le pouvoir constitué qu'est l'État prend racine dans la guerre. Certes, les guerres font et défont les États. Leur rôle n'est pas négligeable dans l'évolution du droit des Nations. La volonté assez contemporaine de définir le droit dans un sens cosmopolitique procède d'ailleurs de cette inflexion de l'état de guerre sur le politique. L'internationalisation des conflits a conduit à une définition supranationale du politique à travers des instances comme la S.D.N. ou l'O.N.U.
Ce rapport constitutif ne conduit cependant pas à une inversion de la maxime de Clausewitz. Pour affirmer que la politique est une continuation de la guerre il faudrait, avec Foucault ( Il faut défendre la société ), soutenir l'hypothèse nietzschéenne d'une généalogie du pouvoir politique ayant comme support non pas une pacification, mais une stigmatisation des luttes sociales pour la domination. Cette position est anti contractualiste. On peut dire en effet que Clausewitz, en parlant d'une forme d'extension des contrats de commerce comme qualification de la guerre ( cf. De la guerre, p. 145 : la guerre doit être comparée, " plutôt qu'à un art quelconque, au commerce, qui est aussi un conflit d'intérêts et d'activités humaines ; elle ressemble encore plus à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle ".), souscrit à toute une tradition qui fait du pouvoir politique l'objet d'un contrat, d'un échange par où naît la souveraineté politique. Mais si l'on pense le pouvoir en termes de guerre et d'affrontement plutôt qu'en termes de contrat et de cession, on défend alors la thèse que le mécanisme du pouvoir est essentiellement répressif. Guerre et répression sont des caractéristiques du pouvoir qui échappent au contractualisme ( qui est une forme d'économisme : le pouvoir est analogue à la marchandise, il est quelque chose qui se possède, s'acquiert, s'aliène ). Car le contractualisme ou la théorie juridique ne pense pas véritablement la répression ; ce qu'elle qualifie plutôt, c'est l'oppression, à savoir l'abus de la souveraineté. D'où la possibilité du retournement de la maxime de Clausewitz dans une pensée des mécanismes de répression propres au pouvoir politique : on change de schéma sociétal pour adopter le point de vue d'une guerre permanente. L'histoire des guerres devient la matrice des États. Dans son analyse, Foucault montre que cette grille de lecture était antérieure à la théorie de Clausewitz et qu'elle permettrait aujourd'hui d'appréhender les stratégies modernes du racisme d'État et de la bio-politique. " Le principe selon lequel la politique, c'est la guerre continuée par d'autres moyens était un principe bien antérieur à Clausewitz, qui a simplement retourné une sorte de thèse à la fois diffuse et précise qui circulait depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle " ( Il faut défendre la société, p. 41 ).

Après avoir fait la critique du cadre juridique dans lequel Clausewitz pense la guerre voyons à présent si des réserves ne peuvent être émises à l'égard de l'incidence intellectualiste de son propos.
Tout comme l'économie ne saurait être abandonnée aux seuls économistes, la guerre est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux militaires ( dixit Clémenceau ). Dans la guerre, c'est toujours le politique qui est aux commandes. " La subordination du point de vue politique à celui de la guerre serait absurde, puisque c'est la politique qui a entraîné la guerre ; la politique est la faculté intellectuelle, la guerre n'est que l'instrument, et non l'inverse. Subordonner le point de vue militaire au point de vue politique est donc la seule chose que l'on puisse faire " ( De la guerre, p. 706 ). On remarque que pour Clausewitz le rapport politique-guerre est identifiable au rapport intellect-instrument. Il en va un peu comme dans l'interprétation intellectualiste de la technique, où tout accomplissement technique est déterminé par la téléologie de la fin et des moyens. Mais ce schème élude souvent les situations concrètes de travail dans lesquelles les techniques se matérialisent historiquement. De même, le préjudice grave que la guerre fait encourir à la liberté semble être effacé par l'intellectualisation de la politique.
À la question " qui décide de la guerre ? " on ne peut se satisfaire de la réponse " la politique ". Si la politique est la traduction des relations par lesquelles un peuple est un peuple, alors il faut répondre : " le peuple décide de la guerre comme expression temporaire des relations qui le font peuple ". Le premier à penser cette configuration des rapports entre guerre et politique est sans doute Machiavel ( cf. Le Prince, les Discorsi et L'art de la guerre ). Pour lui, un prince sans armée est comme un prophète incapable d'imposer les ordini nuovi ( de nouvelles configurations des appareils d'État ). Mais quel est ce Prince Nouveau que Machiavel appelle de ses voeux ? Gramsci défend la thèse que Machiavel " se fait peuple ", c'est-à-dire que la pensée du politique sous l'aspect militaire l'amène nécessairement à se placer aux côtés du peuple en armes comme nouvelle identité du prince. De nombreux leitmotiv du texte machiavélien appuient cette thèse : la volonté d'instaurer la conscription et les milices, la réfutation des alliances politiques ou du rôle des mercenaires, et surtout la prépondérance de l'infanterie.
L'art de la guerre prend chez Machiavel un sens politique pour des raisons bien spécifiques, qui ont rapport au contexte historique et à une volonté théorique. Le contexte est celui d'une rivalité permanente des villes italiennes ( qui se nomment elles-mêmes Républiques ) pour la domination de leur arrière-pays et pour le contrôle des voies commerciales ; et, à l'intérieur des cités, un climat de guerre civile continuelle entre le peuple et les nobles ( deux 'humeurs' ) sert de toile de fond à une politique frileuse : soucieuse du statu quo à l'intérieur comme à l'extérieur. Du point de vue théorique, il s'agit de penser le pouvoir politique en des termes qui traduisent les mécanismes du pouvoir tout en sortant de la configuration traditionnelle de l'intellectualisme. La politique que Machiavel appelle de ses voeux est celle de l'unité nationale de l'Italie, et toute son oeuvre s'emploie à décrire l'avènement du pouvoir constituant de l'unité nationale ( beaucoup de commentateurs font de Machiavel un théoricien du pouvoir constitué qui décrit avec habileté et sans moralisme les ruses qu'adopte le pouvoir pour se préserver et perdurer ; c'est à la fois juste et insuffisant, car on oublie par là l'extraordinaire dimension d'avenir que porte la philosophie machiavélienne ). Pourtant, Machiavel ne parle pas tant de cette politique que de tout un ensemble de recettes appartenant à l'art de la guerre. N'y a-t-il pas là comme un paradoxe ?
Pour dénouer ce paradoxe il faut comprendre que, pour Machiavel, faire la théorie du Prince Nouveau c'est faire la théorie de l'armée nouvelle. Selon lui, le nerf de la guerre n'est pas l'argent mais les bons soldats. Or, qui sont les bons soldats ? Le peuple en armes qui suit la bannière de l'unité et de la liberté. Cela ne veut pas dire que toute la politique consiste en l'art de la guerre, bien au contraire. Cela veut dire d'abord que l'armée nouvelle, celle du peuple, est un appareil d'État supérieur aux autres organes de l'idéologie politique et que sans force militaire ni la cohésion nationale, ni la réforme de la constitution politique ne peuvent avoir lieu. Mais l'insistance de Machiavel sur l'art de la guerre signifie aussi que l'armée est bien plus qu'un appareil d'État au service d'une certaine politique. Nous défendons ici la thèse d'Althusser : l'organisation de l'armée telle que Machiavel la pense a pour effet ce qui dans la philosophie politique peut apparaître comme une curiosité, à savoir : l'inclusion, ou plutôt la réalisation de la fin dans les moyens. La fin, nous l'avons dit, c'est l'unité nationale de l'Italie. Les moyens, ce sont les armes propres. " Nous découvrons que les formes de recrutement et d'organisation de l'armée ont pour effet de rendre la fin intérieure à l'armée elle-même, et que la réalisation de l'armée est déjà en soi la réalisation de la fin. Non seulement le moyen n'est pas extérieur à la fin, mais la fin est intérieure au moyen : puisque le peuple que l'État s'assigne pour fin d'unir et d'étendre, l'armée de Machiavel avec son recrutement populaire, son amalgame villes-campagnes, et sa suprématie de l'infanterie sur la cavalerie, cette armée forme et unit déjà le peuple, du seul fait de se constituer. L'armée ne peut être le moyen d'une politique, que si elle est déjà la forme réalisée de cette politique. " ( Machiavel et nous, Écrits philosophiques et politiques, II, pp. 143- 144 ). Machiavel nous aide donc ici à sortir du cadre intellect-instrument comme déterminant le rapport, selon Clausewitz, de la politique à la guerre.

Si l'on veut penser le mécanisme répressif du pouvoir politique ( la guerre permanente comme constitutive de la nature et de l'histoire des États ) ou encore l'émergence événementielle d'une nouvelle forme de politique dans un contexte de guerre, alors il semble bien qu'il faille procéder à quelques aménagements de la trop bien connue maxime de Clausewitz. Un exemple d'aménagement récent : dans le Monde Diplomatique du mois de Novembre 2002, Ignacio Ramonet qualifie la guerre 'contre le terrorisme' de prolongement d'absence de politique par d'autres moyens...

 

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