Il faut remarquer encore que la délibération publique, qui peut obliger tous les sujets envers le souverain, à cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d'eux est envisagé, ne peut, par la raison contraire, obliger le souverain envers lui-même, et que, par conséquent, il est contre la nature du corps politique que le souverain s'impose une loi qu'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul et même rapport il est alors dans le cas d'un particulier contractant avec soi-même : par où l'on voit qu'il n'y a ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat social. Ce qui ne signifie pas que ce corps ne puisse fort bien s'engager envers autrui en ce qui ne déroge point à ce contrat ; car à l'égard de l'étranger, il devient un être simple, un individu.
Commentaire (petit) :
Ce texte pose la question de la nature du corps politique envisagé dans les termes rousseauistes du contrat social. Qu'est-il dit de ce corps ? Il est une composition de rapports ; ces rapports découlent du contrat et de l'étrange tournure que lui donne Rousseau. La paix et le droit civils sont échangés contre l'ensemble des libertés et droits naturels. Mais se sont les mêmes qui s'aliènent et qui reçoivent. Plus précisément, l'ensemble des membres du souverain, les citoyens ( qui n'existent pas encore, puisque c'est justement le contrat qui établit leur acte de naissance ), sont dans une situation contractuelle avec l'ensemble des individus encore à l'état de nature ( les futurs sujets de l'État ) : une des parties contractantes est le produit du contrat... D'où la thèse qu'il y a différents rapports sous lesquels le particulier, membre du corps politique, et le corps politique lui-même doivent être compris.
Certes, le rapport de subordination de la partie au tout est fondamental. Mais pour que ce rapport, qui existe dans toute organisation politique, ait une légitimité d'autres rapports doivent entrer en jeu. Ainsi, l'individu comme membre du souverain ( qui légifère ) est dans un rapport de commandement à l'égard de lui-même comme membre de l'État : le citoyen décide du degré de soumission du sujet. Pourtant, citoyen et sujet sont une seule et même personne, mais comprise sous un double rapport ( commandement, obéissance ). Le corps politique est aussi envisagé sous un double rapport : en tant que souverain et en tant qu'État ( en tant que corps actif et constituant, ou en tant que passif et constitué ).
Le souverain, pôle actif du corps politique et organe de la pratique décisionnelle des citoyens, ne peut donc être engagé sous le rapport qui caractérise l'État ou l'ensemble des particuliers. Il n'est pas lié par ses lois puisque le rapport de soumission aux lois définit seulement les sujets du corps politique. Comme le montre Rousseau, le seul rapport tout-parties ne peut rendre compte de la nature complexe du corps politique ( rappelons que Rousseau ne parle pas ici d'un régime politique particulier mais de la nature même du politique : le contrat définit le fondement du corps politique ). L'État est un tout, et le souverain aussi ; le citoyen est une partie, tout comme le sujet. Mais il semble qu'il y ait un tout qui soit plus un ( en ce qu'une même volonté l'anime ) et qu'il y ait une partie qui soit plus totalisante et moins particulière. Tant qu'un peuple est un peuple et que la volonté générale s'accorde avec la volonté de tous, ce sont ces sphères 'supérieures' de la partie ( le citoyen ) et du tout ( le souverain ) qui scellent la légitimité du corps politique et qui règlent la pertinence des rapports dans lesquels elles sont, de fait, engagées. Tout le problème va être par la suite de faire durer l'équilibre des rapports... C'est le grand roman politique de Rousseau.
To be continued...