Pascal, Pensées Br 298

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Texte :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


La numérotation adoptée est celle de Chevalier, éditeur de la Pléïade ; nous lui faisons suivre la numérotation de Brunschvicg pour plus d'aisance dans le repérage.

Commentaire :


Ce texte est difficile parce qu'il illustre, comme l'aime à dire Pascal, une pensée " de derrière la tête " ( cf. 245 [310] et 311 [336] ). Les maîtres mots ne sont peut-être pas ceux que l'on croit ; les concepts qu'il faut en tirer ne sont pas nécessairement transparents aux mots. Si donc les rapports de la justice et de la force sont le sujet du texte, cela ne veut pas dire que le texte définisse l'une et l'autre et traite par là honnêtement son sujet. Les rapports de la justice et de la force servent ici l'établissement du droit, sa fondation. Le véritable sujet du texte est cet établissement. C'est la " raison des effets " du droit qui est ainsi l'objet des préoccupations de Pascal. Et donc le maître mot, celui qui atteint l'établissement du droit et le questionne le plus profondément, ce n'est pas celui de 'force', ni celui de 'justice', mais l'adjectif 'tyrannique'. Plus que toute autre notion, c'est donc celle de tyrannie qu'il nous faudra définir.

Force et justice sont des termes primitifs analogues à ceux que la géométrie utilise : espace, temps, mouvement, égalité. Or, " il n'y a rien de plus faible que le discours de ceux qui veulent définir ces mots primitifs " ( De l'esprit géométrique, p.579 ). Nous basant sur cette analogie, nous tenterons de caractériser le rôle opératoire de la force et de la justice ; ce qui compte, c'est l'assemblage, la construction que ces termes primitifs nous permettent de réaliser, jusqu'à ce que, peut-être, quelque chose comme une axiomatique se définisse dans le champ politique, une axiomatique qui dit quelque chose quant à la nature du juridique. Pour peu qu'on y soit attentif, toutes les grandes philosophies politiques du XVIIème siècle sont susceptibles d'une axiomatisation, mais Pascal est peut-être celui dont la logique mathématique donne le plus de bonheur au lecteur.


Justice et force sont des termes primitifs...
Mais il est vrai que le texte donne un certain contenu à la notion de justice, au moins négativement. La justice n'est pas le droit ou la loi. Mais la justice devient justice de droit lorsque le droit détient la force. C'est ce que semble dire le texte par une série d'étapes. 1) " Il est juste que ce qui est juste soit suivi " : ce qui est juste doit être suivi, et donc produire des effets. 2) " Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi " : le plus fort, c'est-à-dire ce qui entraîne dans son cours ce qui lui résiste, ce qui impose sa loi, doit aussi produire des effets. Mais, 1') " il est juste " d'après la justesse, selon la convenance ( qui " incline sans nécessiter ", pour reprendre une expression de Leibniz ), tandis que 2') " il est nécessaire " selon la loi de nature, le mécanisme sans appel. Ce mécanisme qui implique ( extérieurement, on s'en doute ) un devoir être suivi n'appartient pas à " ce qui est juste ", c'est-à-dire à l'idée de justice. 3) " La justice sans la force est impuissante " : la justice n'est pas la justice ( du droit, et non de l'idée de justice ) si elle est sans force, c'est-à-dire sans puissance d'effectuation ou, ce qui est la même chose, sans pouvoir de contrainte. 4) " La force sans la justice est tyrannique " : car elle est violence sans l'autorité justifiée de la loi qui peut la légitimer. Pascal distingue donc ce qui a force de loi de ce qui est une violence injuste. La force juste serait par là une force non violente ; et la force légitime, celle que l'autorité justifie. Tout semble conduire à cette conclusion : 5) " il faut donc mettre ensemble la justice et la force ". Il faut, mais par quel principe : 1) celui de justesse ou 2) celui de nécessité ? " Mettre ensemble la justice et la force ", mais quelle justice : 1) celle qui est idéale, " ce qui est juste " ou 3) la justice de droit, qui fait de la force un prédicat nécessaire ( et non " juste " ) ? Il faut dénouer les apories et voir en quoi ce qui pourrait se donner comme contradiction n'est pas nécessairement " marque de fausseté " ( 250 [384] ).
N'est-ce pas dans l'ensemble de ces déplacements ou décalages que réside la justice du penseur, dans cette pensée de derrière la tête qui désigne par " fondement mystique " de l'autorité une absence de fondement ?
Dans ce qui apparaît comme une tautologie du juste il faut en effet désigner l'absence de fondement du droit, ou le support fictif qui est le sien. Arnauld avait supprimé la pensée qui nous préoccupe du premier établissement des Oeuvres de Pascal parce qu'elle lui semblait être trop proche du scepticisme de Montaigne parlant d'un " fondement mystique " du droit : " or les loix se maintiennent en crédit, non par ce qu'elles sont justes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur authorité ; elles n'en ont poinct d'autre. ( ... ) Quiconque leur obeyt parce qu'elles sont justes, ne leur obeyt pas justement par où il doibt " ( Essais, III, XIII ; c'est nous qui soulignons ). On pourrait dire que, dans une certaine mesure, la pensée de Pascal adhère au scepticisme de Montaigne. Le crédit qui est celui dont jouissent les lois se tire mystiquement d'une autorité fondée, d'après les principaux intéressés ( les sujets, le peuple ), sur la justice. C'est l'autorité d'établissement qui engendre cette croyance ainsi que le respect des lois qui s'ensuit. D'où la perpétuation des lois sur le support d'une illusion constitutive, celle du peuple ( il faut entendre par peuple à la fois le collectif et le régime de l'opinion ) qui croit en la justice. " En l'absence d'un véritable fondement de l'autorité il faut prendre l'autorité comme fondement de tout le reste " ( Guénancia, Descartes et l'ordre politique, p.173 ). Cependant, Pascal ne souscrit pas tout à fait - en dépit de ce que pensait Arnauld - au point de vue de Montaigne. Bien que nous ne sachions pas en essence ce qui est juste ( du fait, pour Pascal, de la double nature de l'homme après la chute ), réduire stricto sensu la justice au droit, et ramasser toute la justice dans l'obéissance civile est trop réducteur. C'est le point de vue de l'habile ( le sceptique, qui voit plus loin que le peuple et déjoue les mécanismes du pouvoir en montrant comment ils reposent sur l'illusion ). Mais ce n'est pas, nous le verrons, le point de vue du chrétien, qui dépasse le pyrrhonisme.
" J'ai passé longtemps de ma vie en croyant qu'il y avait une justice ; et en cela je ne me trompais pas, car il y en a, selon que Dieu nous l'a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me trompais ; car je croyais que notre justice était essentiellement juste, et que j'avais de quoi la connaître et en juger. Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu'enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J'ai vu tous les pays et hommes changeants ; et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j'ai connu que notre nature n'était qu'un continuel changement, et je n'ai plus changé depuis ; et si je changeais, je confirmerais mon opinion " ( 252 [375] ; c'est nous qui soulignons ). Pascal, à l'opposé de Montaigne, distingue bien deux justices, même s'il reprend le thème du fondement mystique. Cela va nous aider à comprendre plus avant notre texte. Il y a une irréductibilité de la justice au droit, bien que l'obéissance au droit soit juste et légitime. Ce n'est qu'a posteriori, à cause de la corruption des hommes et de la nature déchue qui est la leur ( " il y a toujours des méchants " ), que la justice vient à résider dans la loi, alors qu'elle est inhérente à la nature de l'homme avant le péché. Aux deux natures de l'homme on peut corréler une double pensée qui complexifie le motif du fondement mystique du droit : l'illusion de la croyance en la justice des lois se double d'une justification théologique de l'obéissance à des lois qui pourtant ne sont pas justes d'une justice essentielle, justification qui est celle de la pénitence. La soumission au droit est la juste peine qui sanctionne l'injustice des hommes. Cette résolution théologique n'est pas le point le plus fort de la pensée de Pascal ; s'il est utile de la signaler, elle ne constitue pas cependant le dernier terme de l'axiomatique politique que le texte pascalien édifie.

La justice de droit.
" Faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste " : cette exigence en forme d'alternative veut bien dire que rien n'est pire que la séparation de la justice et de la force, car alors l'insécurité règne, la violence n'a pas un cours réglé et l'injustice est le lot des martyrs. " Mettre ensemble la justice et la force " est la condition de la paix. Il faut que la justice de la cité des hommes, même si elle est une singerie de celle de la cité de Dieu ( Pascal ne s'accorde pas au parallélisme de Saint Augustin et de Saint Thomas ) remédie aux dangers de la sédition permanente et des guerres civiles. Si pour le chrétien la justice véritable est dans l'ordre de Dieu, qui commande l'obéissance aux lois ( " rendez à César... " ), il faut que sur terre une créance suffisante assure l'empire des lois. Le ressort de la croyance en la justice est, nous l'avons vu, une illusion par laquelle le peuple se plie au joug des lois, mais sans cette illusion, sans ce pis aller, les " méchants " seraient sans entrave. " La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants ". En fait, les " méchants " ne s'en prennent pas à la justice, car ils n'ont aucune prise sur l'esprit, mais ils s'en prennent aux justes. C'est pourquoi, parce qu'il y a des méchants qui abusent du droit du plus fort, beaucoup de choses deviennent légales qui, s'il n'y avait de méchants, eussent été illégitimes.
On ne sait encore si c'est la force qui fortifie la justice ou si c'est la justice qui justifie la force, mais en tout cas le droit pondère l'injustice. Or l'injustice se reconnaît toujours, et se dénonce : " la force sans la justice est accusée ", à cette nuance près que si la contradiction que la force oppose à la justice impuissante est suivie d'effets bien souvent désastreux, l'accusation que porte le juste à l'encontre de la force est vaine. " En montrant la vérité, on la fait croire ; mais en montrant l'injustice des maîtres, on ne la corrige pas. On assure la conscience en montrant la fausseté ; on n'assure pas la bourse en montrant l'injustice " ( 795 [893] ). Le droit remédie à cette carence comme mixte de justice et de force, puisqu'il tire sa naissance de l'impuissance de la pure justice ( celle-ci n'étant plus suffisamment gravée dans le coeur des hommes ) et de la violence de la force quand elle se moque de la justice.

L'impossible fortification de la justice.
Le texte se conclue en tranchant l'alternative que posait la fin du premier paragraphe : " ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ". Si le fondement mystique du droit éclaire la nature du second terme, il ne suffit pas à expliquer les raisons de son élection de fait ( c'est là que Pascal dépasse le point de vue de l'habile Montaigne ). Pourquoi fortifier la justice est-il impossible ? Une autre pensée donne des linéaments de réponse : " si l'on avait pu, l'on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on l'a mise entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu'il est force d'observer. De là vient le droit de l'épée, car l'épée donne un véritable droit. Autrement on verrait la violence d'un côté et la justice de l'autre " ( 821 [878] ; c'est nous qui soulignons ). Force et justice appartiennent à deux ordres incommensurables. Mais ce sont deux prédicats possibles du pouvoir. Si la force finit par primer, c'est parce qu'elle est " palpable " et maniable. Et la justice, du point de vue du pouvoir politique, devient une forme juridique dont peut se prévaloir la force coercitive. C'est la seule relation possible entre la justice et la force, car fortifier la justice est impossible.
La justice en effet est " sujette à dispute ", du fait qu'elle est une qualité spirituelle dont le contenu peut sensiblement varier selon les individus. Or, " tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre " ( 439 [451] ). Chaque 'moi' est un tyran, et les relations interhumaines sont un tissu de volontés de domination et de violence. En vertu de quoi tous voient 'évidemment' la justice dans la satisfaction de leur intérêt ( tandis qu'il y a sans doute un consensus général sur ce qui est injuste, cf. Hume ). Qui plus est, la sagacité de l'entendement, dont sont dépourvus la majorité des gens, a sa part dans la reconnaissance du juste comme du vrai, or " la justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop mousses pour y toucher exactement " ( 104 [82] ). C'est pourquoi il est courant que la force ou la libido dominandi contredise la justice et même l'accuse d'être injuste ! Ce qui prête à contestation, c'est donc la volonté de fortifier le juste ( voir d'ailleurs les oppositions des libéraux et des socialistes sur la question des 'droits-créance' en 1848 ), car la justice est impalpable. Ce qui met fin à toute contestation, c'est de justifier le fort, car la politique est une affaire d'ordre, un terme aux " disputes ".
Si l'on a pu faire que " ce qui est fort fût juste ", si l'on a pu justifier la force, c'est grâce à l'illusion participant au fondement de l'autorité et du droit, par le coup de force de l'établissement institutionnel de la force qui est perpétué par la croyance du peuple. Si donc " la force a contredit la justice " ce n'est pas que la force puisse 'convaincre', mais la 'contradiction' est en dernière instance dans le mécanisme même du pouvoir tel qu'il s'exhibe ici, à savoir dans le processus par lequel l'opinion collective forge une fiction politique ( et une fiction s'assure naturellement d'elle-même ). C'est, sous-tendue par l'imagination du peuple ( encore une proximité avec Hume ) que la force a contredit la justice, c'est-à-dire en agissant " comme " un droit. Le fictif a raison de la plus haute idéalité." Lorsque les hommes ne possèdent pas de vérité, il faut qu'ils s'accordent sur une erreur commune " ( Guénancia, op. cit., p.169 ). La projection imaginaire de la justice sur la force est le garant de la paix civile. S'il n'y a de justice qu'établie ( " la justice est ce qui est établi ", 236 [312] ), que positive, la justice équivaut au respect de l'ordre. En politique l'ordre prime, et la justice véritable est un luxe. Mais c'est un " secret ", et il est dangereux de faire ce type de révélation au peuple, si prompt à la révolte. Le peuple dispose néanmoins, en dépit de sa servitude volontaire quoique inconsciente, d'une supériorité sur les habiles ou les pyrrhoniens : certes, il se trompe en croyant que les lois sont justes, mais il ne se trompe pas en ce qu'il croit à la justice. Cette nuance est en fait une véritable planche de salut, nous le verrons en caractérisant plus profondément la notion de tyrannie.
Encore faut-il remarquer que la solution que propose le texte, " justifier la force ", a plusieurs significations selon les gradations de Pascal ( cf. 312 [337] ) : 1) le peuple, parce qu'il croit que les lois sont justes (illusion ou fondement mystique ) ; 2) les demi-habiles, parce qu'ils y voient pour le souverain une solution commode bien qu'arbitraire ; 3) les habiles, parce que selon eux la coutume fait l'autorité et l'établissement suffit au respect ; 4) les chrétiens, parce qu'ils retrouvent dans le droit l'ordre de justice de Dieu : " les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins ; non pas qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies " ( 313 [338] ), et c'est ainsi qu'il faut " rendre à César ce qui est à César ". Ces gradations sont déjà un indice de la pluralité des ordres de justice. Le pessimisme politique ( il est désormais acquis qu'il n'est pas sceptique ) du texte va par là être tempéré par une théorie originale de la justice, et c'est ce que la notion de tyrannie met en lumière.

Vers une axiomatique politique.
À partir du fondement mystique, Pascal, nous l'avons compris, ôte à la souveraineté tout fondement réel : elle est le produit d'une usurpation. Partant, il est légitime de critiquer ses dérives injustes, et la souveraineté est tyrannique dans la volonté même de se soustraire à ce jugement. La tyrannie est un véritable concept opératoire pour une théorie de la justice. Il permet de pluraliser les sphères de justice et de définir pragmatiquement la liberté dans un contexte de domination généralisée. C'est en cela qu'il y a chez Pascal quelque chose comme un axiomatique politique : par les notions d'ordre et de tyrannie peuvent être définis les tracés de justes libertés dans la société.
La tyrannie n'est pas la domination pure et simple. Il serait absurde de penser que le plus fort est tyrannique en soi, puisqu'il est le plus fort d'après un mécanisme naturel ( voir Spinoza ). Ainsi, si " la force sans la justice est tyrannique " ce n'est pas parce qu'elle n'est que force - autrement le jugement moral ne la frapperait pas -, mais parce qu'elle est force qui outrepasse son domaine d'exercice. Même la libido dominandi, la volonté de dominer, est juste ( elle convient ) tant qu'elle demeure dans son ordre. " La tyrannie consiste au désir de domination, universel et hors de son ordre " ( 244 [332] ). L'on a une petite idée de ce que Pascal entend par ordre en lisant le Second discours sur la condition des Grands où il est fait une distinction entre grandeurs d'établissement et grandeurs naturelles : " il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit. Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d'établissement, ou à exiger les respects d'établissement pour les grandeurs naturelles " ( Pléïade, p.619 ).
C'est faute de justice essentielle ( non pas comme 'horizon d'attente', ce qu'elle est et doit être pour le chrétien, mais comme ineffectivité matérielle en ce monde-ci ) qu'il est honnête de réduire la justice au droit. Mais il est tyrannique de confondre cet ordre du droit avec celui de la justice essentielle. Ces deux traits, s'ils existent, montrent que place légitime est faite à la critique et au jugement sur le droit et sur ceux qui commandent. Il semble donc établi pour Pascal que le droit n'est pas la seule norme du droit, et qu'au-dessus de cette tautologie instituée par le secours médiateur de l'épée figure une norme supérieure ( en logicité, et non d'après la seule moralité, vain critère du cosmopolitisme édifiant de Kant ) d'après laquelle on peut déceler l'injustice sous le masque de la justice de droit, bien que cela n'autorise pas le critique à se soustraire au devoir d'y obéir. Il est juste, d'une justice essentielle, d'y obéir, c'est-à-dire : d'après l'axiome que la justice est dans la convenance des opérations réalisées avec l'ordre qui leur est commensurable, et dans le respect de la démarcation entre les ordres incommensurables ( axiome des sphères de justice ). Ce serait redoubler la tyrannie que de refuser à la justice de droit, même injuste, le respect qui convient à son ordre ( et ce n'est donc pas, en cas d'injustice, au droit que l'on se soumet, mais à l'ordre du droit dont on a reconnu la nécessaire existence ). Toute la nuance est là. Le devoir de justice réside dans la reconnaissance ( ou " l'estime ", expression qui a un sens mathématique au XVIIème siècle avec le développement du calcul des probabilités ) des ordres ainsi que des devoirs spécifiques que chacun conditionne.
" La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites : devoir d'amour à l'agrément ; devoir de crainte à la force ; devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là, on est injuste de les refuser, et injuste d'en demander d'autres " ( 244 [332] ). Cette considération nous montre combien, pour Pascal, l'idée d'un pouvoir absolu ou d'une domination absolue sur les hommes par le souverain est une fiction. Fiction mathématique, est-on même tenté de dire ( comme le montre Orwell, sous le règne de Big Brother s'accrocher à l'opération 2+2=4 est déjà un acte de résistance majeur à la tyrannie invisible ).


Incompressible liberté...
Le contrepoint positif de la fiction politique c'est qu'il y a, par la pluralité des ordres, des sphères de libertés incompressibles. L'interférence des ordres est de ce point de vue une double tyrannie : l'une faite à la logique interne de l'ordre, l'autre exercée contre la liberté. C'est en cette dernière violence que " la force sans la justice " risque d'être retournée ; car elle ne suscite pas seulement la crainte, comme ce que de droit : c'est la haine, autre ressort passionnel et combien tenace, qu'elle attise aussi... La haine, terreau fertile de la révolte, surtout lorsqu'elle s'arme du nom de liberté.

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